Deux femmes au tombeau

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Après le sabbat,
à l’heure où commençait à poindre le premier jour de la semaine,
Marie Madeleine et l’autre Marie
vinrent pour regarder le sépulcre.
Et voilà qu’il y eut un grand tremblement de terre ;
l’ange du Seigneur descendit du ciel,
vint rouler la pierre et s’assit dessus.
Il avait l’aspect de l’éclair,
et son vêtement était blanc comme neige.
Les gardes, dans la crainte qu’ils éprouvèrent,
se mirent à trembler et devinrent comme morts.
L’ange prit la parole et dit aux femmes :
« Vous, soyez sans crainte !
Je sais que vous cherchez Jésus le Crucifié.
Il n’est pas ici,
car il est ressuscité, comme il l’avait dit.
Venez voir l’endroit où il reposait.
Puis, vite, allez dire à ses disciples :
‘Il est ressuscité d’entre les morts,
et voici qu’il vous précède en Galilée ;
là, vous le verrez.’
Voilà ce que j’avais à vous dire. »
Vite, elles quittèrent le tombeau,
remplies à la fois de crainte et d’une grande joie,
et elles coururent porter la nouvelle à ses disciples.
Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit :
« Je vous salue. »
Elles s’approchèrent,
lui saisirent les pieds et se prosternèrent devant lui.
Alors Jésus leur dit :
« Soyez sans crainte,
allez annoncer à mes frères
qu’ils doivent se rendre en Galilée :
c’est là qu’ils me verront. »
– Acclamons la Parole de Dieu.

Il y a d’abord ces deux femmes. Elles sont en chemin vers un tombeau. Il y a Marie-Madeleine et il y a « l’autre Marie ». Laquelle ? Certainement, celle qui était au pied de la croix avec Marie, mère de Jésus, et avec Madeleine.
Elles ont vu mourir Jésus. Elles ont été les témoins de ses souffrances, de son humiliation. Elles ont participé à sa mise au tombeau. Une nuit s’est écoulée depuis, puis une journée, puis encore une nuit. On en est au troisième jour. L’évangile précise qu’on est « à l’heure où commençait à poindre le premier jour de la semaine. »
Que viennent-elles faire ? Saint Matthieu écrit qu’elles viennent « pour regarder le sépulcre ». Pourquoi donc vouloir regarder une tombe ? À quoi bon ? Une théologienne contemporaine (Marie-Dominique Minassian) commente ainsi : « Regarder en face la réalité de la mort, c’est le réflexe intuitif de ces femmes. » Devant le tombeau de celui qu’elles aimaient, ces femmes se confrontent à l’inacceptable. Souvent, nous faisons le contraire. Nous n’avons pas envie de regarder la réalité en face. Mais Marie-Madeleine et l’autre Marie ont ce courage. Le même courage qui les a conduites au pied de la croix les conduit maintenant vers le sépulcre de Jésus.
Pourquoi ? D’abord, parce qu’elles l’aimaient. C’est l’amour qui les conduit dans ce jardin, vers ce tombeau. La théologienne que je viens de citer écrit aussi qu’il y a là quelque chose de très féminin. Les femmes portent en elles, écrit-elle, « l’intuition de la vie après la mort. Elles savent ce que c’est porter la vie, et accoucher. »
Une intuition les guidait, un secret espoir, qu’elles n’auraient pas su formuler mais qui les avait mises en route, si tôt le matin, alors qu’il faisait encore sombre.
Saint Matthieu écrit qu’il y eut alors un grand tremblement de terre. Je remarque qu’il ne dit pas que toute la ville en aurait été secouée, ni que tout le monde se serait levé, ni qu’il y aurait eu des victimes. Il dit que l’ange du Seigneur descendit du Ciel. Nous comprenons clairement qu’il emploie des images pour dire ce qui se produit alors, ce qui fait l’expérience de ces femmes.

Saintes Femmes au tombeau (Matinée de Pâques), Maurice Denis, 1894

Elles s’attendaient peut-être à quelque chose. Elles espéraient secrètement une victoire de la vie. Mais ce qu’elles expérimentent est infiniment plus fort. La terre est bouleversée jusque dans ses profondeurs. Le Ciel est là, ou plutôt Dieu lui-même, car l’ange du Seigneur, dans le langage de la Bible, c’est Dieu qui se fait voir, à peine voilé. C’est une créature fulgurante, reflet de sa face divine.
La voix de l’ange dit la parole de Dieu : « Vous cherchez Jésus le Crucifié. Il n’est pas ici car il est ressuscité, comme il l’avait dit. » Les femmes ne voient pas le Seigneur. Pas encore. Elles reçoivent le message de sa résurrection. Il faut souligner, car c’est important, que l’ange dit : « Jésus, le crucifié ». C’est ainsi qu’il faut le désigner désormais. Le ressuscité, c’est le crucifié. Elles ne doivent pas oublier ce qu’elles ont vu trois jours plus tôt sur la sinistre petite colline qu’on aperçoit tout à côté. Elles seront les témoins du tombeau vide et de la résurrection tout comme elles demeureront les témoins de la mort et de la mise au tombeau, avec le même réalisme, avec la même crédibilité.
D’abord, leur témoignage ne sera pas reçu. On dira que leurs propos sont délirants. On était dans un temps et dans une culture où les paroles des femmes étaient tenues pour négligeables. Dieu a pourtant fait d’elles les tout premiers témoins de la foi pascale. J’oserai dire qu’elles le méritaient bien, car leur amour avait été fidèle. Elles étaient crédibles, quoi qu’on en ait dit, parce qu’elles avaient su regarder en face la mort de Jésus et sa sépulture, parce que ce matin encore, elles voulaient « regarder » le sépulcre.
Saint Matthieu raconte qu’elles partent en courant pour porter la bonne nouvelle. « Et voici, ajoute-t-il, que Jésus vint à leur rencontre. »
Il est raconté dans l’évangile de saint Jean que celui-ci a cru, lui aussi, avant même de rencontrer le ressuscité, simplement en voyant le tombeau vide, le saint suaire resté en place. Lui aussi avait suivi Jésus jusqu’au pied de la croix. Lui aussi, il l’avait vu mourir et il avait participé à sa mise au tombeau.
Telle est donc l’origine de la foi des chrétiens. Pas seulement de la fête de Pâques, mais bien de toute notre foi, car le message de Pâques en est le cœur.
Nous croyons au Christ et nous voulons suivre sa trace parce qu’il n’est pas un mort parmi d’autres, pas une victime parmi d’autres. Il est vivant, le vivant. Et il nous donne la vie.
Père Jean-Loup Lacroix

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