Marie Noël

Marie Noël

Je voudrais vous partager une information qui est pour moi une grande joie. La voici telle que publiée sur le site de RCF (Radios Chrétiennes de France) : « Ce vendredi 31 mars 2017, les évêques de France réunis en assemblée à Lourdes ont annoncé l’ouverture de la cause, en vue d’une éventuelle béatification, de Marie Noël. Marie Rouget (1883-1967) est une poétesse – « le plus grand poète vivant », disait Henry de Montherlant – qui a mené une vie simple et assez ordinaire à Auxerre. »

Pour moi, Marie Noël est une véritable sainte. Mais il faut du courage à nos évêques pour envisager de le déclarer officiellement.

Regardez son visage. Quelle intensité ! Quelle souffrance, aussi.

On cite toujours d’elle les mêmes poèmes, les plus faciles à entendre. Le meilleur de son œuvre, moins connu, est beaucoup plus âpre. Sous les dehors d’une personne célibataire très religieuse et toujours secourable, elle cachait non seulement son extraordinaire vocation de poète, mais aussi et surtout la blessure inguérissable du décès de son jeune frère, au surlendemain de Noël, comme elle avait 20 ans.

Elle est hantée par la mort. Elle souffre d’un célibat non choisi. Le recueil de ses Notes Intimes porte cette dédicace : « Aux âmes troublées, leur sœur ».

Colette Nys-Mazure la présente ainsi : « Sous ses dehors modestes, Marie Noël a mené une aventure mystique ; elle a connu le désert, l’aridité spirituelle et l’enfance retrouvée en larmes et en joie. Elle dévide le livre d’heures : sa prière chante de matines à complies. Sans jamais renier la fragilité ni la rébellion, elle choisit de plonger en espérance, en amour fou. Une vie ‘unie’ mais brisée, disjointe comme les pavés inégaux d’Auxerre sur lesquels elle se hâtait pour porter assistante aux plus humbles, qui la faisaient trébucher, elle l’infatigable, la marcheuse s’en allant percevoir les loyers, vérifier le bon état des murs, assister les mourants ; aide humanitaire sans fracas, vie dans l’ombre alors qu’elle aurait aimé danser, elle aussi, au soleil. »

Père Jean-Loup Lacroix


Berceuse de la Mère-Dieu

Mon Dieu, qui dormez, faible entre mes bras,
Mon enfant tout chaud sur mon cœur qui bat,
J’adore en mes mains et berce étonnée,
La merveille, ô Dieu, que m’avez donnée.

De fils, ô mon Dieu, je n’en avais pas.
Vierge que je suis, en cet humble état,
Quelle joie en fleur de moi serait née ?
Mais vous, Tout-Puissant, me l’avez donnée.

Que rendrais-je à vous, moi sur qui tomba
Votre grâce ? ô Dieu, je souris tout bas
Car j’avais aussi, petite et bornée,
J’avais une grâce et vous l’ai donnée.

De bouche, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
Pour parler aux gens perdus d’ici-bas…

Ta bouche de lait vers mon sein tournée,
O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De main, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las…

Ta main, bouton clos, rose encore gênée,
O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De chair, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
Pour rompre avec eux le pain du repas…

Ta chair au printemps de moi façonnée,
O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De mort, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
Pour sauver le monde… O douleur ! là-bas,

Ta mort d’homme, un soir, noir, abandonnée,
Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée.

Crépuscule

Ils diront que j’ai perdu ma lumière
Parce que je vois ce que nul œil n’atteint :
La lueur d’avant mon aube la première
Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint.

Ils diront que j’ai perdu ma présence
Parce qu’attentive aux présages épars
Qui m’appellent de derrière ma naissance
J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part.

Ils diront que ma bouche devient folle
Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font
Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles
Sortent d’un silence insolite et profond.

Ils diront que je retombe au bas âge
Qui n’a pas encore appris la vérité
Des ans clairs et leur sagesse de passage,
Parce que je retourne à l’Éternité.

Office pour un enfant mort

L’enfant frêle qui m’était né,
Tantôt nous l’avons promené

L’avons sorti de la maison
Au gai soleil de la saison ;

L’avons conduit en mai nouveau,
Le long des champs joyeux et beaux ;

Au bourg avec tous nos amis,
L’avons porté tout endormi…

Mais en vain le long du chemin
Ont sonné les cloches, en vain,

Tant il était ensommeillé,
Tant qu’il ne s’est pas réveillé,

Au milieu des gens amassés,
Quand sur la place il a passé.

D’autres que moi, cet aujourd’hui,
A l’église ont pris soin de lui.

C’est le bedeau qui l’a bordé
Dans son drap blanc d’argent brodé.

C’est le curé qui l’a chanté
Avec ses chantres à coté

C’est le dernier qui l’a touché,
Le fossoyeur qui l’a couché

Dans un berceau très creux, très bas,
Pour que le vent n’y souffle pas

Et jeté la terre sur lui
Pour le couvrir pendant la nuit

Pour lui ce que chacun pouvait,
Tant qu’il a pu, chacun l’a fait

Pour le bercer, le bénir bien
Et le cacher au mal qui vient.

Chacun l’a fait… Et maintenant
Chacun le laisse au mal venant.

Allez-vous en ! Allez-vous en !
La sombre heure arrive à présent.

Le soir tombe, allez ! partez tous !
Vos petits ont besoin de vous.

Rentrez chez vous et grand merci !…
Mais il faut que je reste ici.

Avec le mien j’attends le soir,
J’attends le froid, j’attends le noir.

Car j’ai peur que ce lit profond
Ne soit pas sûr, ne soit pas bon.

Et j’attends dans l’ombre, j’attends
Pour savoir… s’il pleure dedans.

Mon Dieu, je ne vous aime pas…

Mon Dieu, je ne vous aime pas, je ne Ie désire même pas, je m’ennuie avec vous
Peut-être même que je ne crois pas en vous.
Mais regardez-moi en passant.
Abritez-vous un moment dans mon âme, mettez-la en ordre d’un souffle,
sans en avoir I’air, sans rien me dire.
Si vous avez envie que je croie en vous, apportez-moi la foi.
Si vous avez envie que je vous aime, apportez-moi l’amour.
Moi, je n’en ai pas et je n’y peux rien.
Je vous donne ce que j’ai : ma faiblesse, ma douleur.
Et cette tendresse qui me tourmente et que vous voyez bien…
Et ce désespoir… Et cette honte affolée…
Mon mal, rien que mon mal…
C’est tout !
Et mon espérance !

Quelquefois aussi, je me présente à Dieu comme une porteuse de peine chargée
de tous les fardeaux du voisinage et je lui dis : « Ne faites pas attention à moi. Je ne peux pas vous plaire.
Regardez seulement les souffrances que je vous apporte
comme un pauvre commissionnaire qui vient de la part des autres :
Voici le mal de mon père, voilà celui de mon ami,
celui de tel ou de tel autre… »

Vous voilà, mon Dieu. Vous me cherchiez ? Que me voulez-vous ? Je n’ai rien à vous donner.
Depuis notre dernière rencontre, je n’ai rien mis de côté pour vous.
Rien… pas une bonne action. J’étais trop lasse.
Rien… Pas une bonne parole. J’étais trop triste.
Rien que le dégoût de vivre, l’ennui, la stérilité.
– Donne !
– La hâte, chaque jour, de voir la journée finie, sans servir à rien ;
le désir de repos loin du devoir et des oeuvres, le détachement du bien à faire, le dégoût de vous, ô mon Dieu !
– Donne !
– La torpeur de l’âme, le remords de ma mollesse et la mollesse plus forte que le remords…
– Donne !
– Le besoin d’être heureuse, la tendresse qui brise,
La douleur d’être moi sans recours.
– Donne !
– Des troubles, des épouvantes, des doutes…
– Donne !
– Seigneur ! Voilà que, comme un chiffonnier, Vous allez ramassant des déchets, des immondices.
Qu’en voulez–vous faire, Seigneur ?
– Le Royaume des Cieux.

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