Vous trouverez le repos pour vos âmes

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 11, 25-30)

En ce temps-là,
Jésus prit la parole et dit :
« Père, Seigneur du ciel et de la terre,
je proclame ta louange :
ce que tu as caché aux sages et aux savants,
tu l’as révélé aux tout-petits.
Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance.
Tout m’a été remis par mon Père ;
personne ne connaît le Fils, sinon le Père,
et personne ne connaît le Père, sinon le Fils,
et celui à qui le Fils veut le révéler.

Venez à moi,
vous tous qui peinez sous le poids du fardeau,
et moi, je vous procurerai le repos.
Prenez sur vous mon joug,
devenez mes disciples,
car je suis doux et humble de cœur,
et vous trouverez le repos pour votre âme.
Oui, mon joug est facile à porter,
et mon fardeau, léger. »

L’évangile que nous venons d’entendre nous conduit jusqu’au cœur du christianisme. Jésus prie à voix haute et l’on peut entendre, littéralement entendre, ce qui habite son cœur. C’est un élan d’amour, de gratitude, de joie.

« Je te loue Père ». Pourquoi donc ? « Ce que tu as caché aux sages et savants, tu l’as révélé aux tous petits. »

Les lecteurs attentifs penseront au livre de Daniel. Tous les savants de Babylone avaient échoué à interpréter le songe du roi. Le jeune Daniel, parce que Dieu l’inspire, en donne le sens.

Ce que Dieu tenait caché, le voici révélé. C’est très exactement ce qui se produit quand Jésus s’adresse aux foules. Les scribes et les pharisiens ne comprennent rien. Les pauvres comprennent et ils se réjouissent.

Jésus poursuit : « Oui, Père, tu en as disposé ainsi dans ta bienveillance. »

Là nous devons penser au baptême du Christ. La voix du Père descend : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour. »

C’est en fait le même mot : la bienveillance (eudokia). Ce regard de bonté qui est une promesse de bienfaits.

Dieu est-il bienveillant ? Comment nous regarde-t-il ? Que pouvons-nous attendre de lui ? Ces questions ont longtemps torturé les hommes religieux. Pour que Dieu leur soit propice, ils lui offraient des sacrifices. Au Temple de Jérusalem, on conservait l’arche d’Alliance dont la face supérieure, une plaque en or, s’appelait le « propitiatoire ».

Il y a 500 ans (nous fêtons l’anniversaire cette année), ces questions étaient celles d’un jeune moine allemand du nom de Martin Luther. « Dieu me sera-t-il propice ? » Il cherchait la réponse avec angoisse. Il se mettait en colère contre les prédicateurs qui affirmaient qu’il suffirait d’un peu d’argent pour obtenir l’indulgence de Dieu [Voir annexe ci-dessous].

Dieu est bienveillant. Jésus le sait. Il le dit. Jérémie le disait déjà : « Mes pensées, dit le Seigneur, sont des pensées de paix et non pas d’affliction » (Jé 29,11).

Remarquons que Jésus affirme implicitement qu’il connaît quant à lui tous les secrets du Père. Il n’évoquait cela que très rarement, avec discrétion. Cette fois-ci, il parle clairement : « Tout m’a été confié par le Père. »

Il poursuit : « Venez à moi. Prenez sur vous mon joug. »

Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout juif reconnaît là une image que l’on employait pour désigner la soumission à la loi de Moïse. Se mettre sous son joug, c’était lui obéir. C’était se laisser guider par elle. Mais la loi de Moïse était lourde à porter, du moins telle que les pharisiens l’interprétaient. Jésus leur reprochait de mettre de pesants fardeaux sur le dos des gens. Jésus dit : « Prenez mon joug. » C’est une invitation à se laisser guider par son enseignement, à lui obéir.

La loi de l’Evangile est un fardeau léger : cela peut nous étonner parce que nous savons bien que le Christ nous y demande une générosité sans limite.

Souvent, ce que l’Evangile demande nous paraît impraticable. Il nous arrive pourtant aussi d’expérimenter la vérité de cette parole du Christ : mon joug est facile à porter, mon fardeau léger. Le fardeau de l’Evangile devient léger quand nous sommes habités par ces mêmes sentiments qui étaient dans le cœur du Christ et dont il vient de faire la confidence : sentiments de confiance en Dieu qui nous aime, sentiments de gratitude qui nous poussent à lui dire notre louange.

Jésus promet : « Je vous donnerai le repos. » Cette promesse est précieuse. On la trouve seulement ici, dans saint Matthieu. C’est tous les trois ans seulement que nous lisons ce texte à la messe du dimanche. Ce matin, essayons donc de l’accueillir. Nous en avons tellement besoin.

C’est une promesse. C’est aussi une invitation. Si nous sommes sans cesse à nous torturer l’esprit, c’est sans doute que nous avons mal compris l’Evangile. Jésus insiste : « Je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes. »

Le mot grec que l’on traduit par âme est psyché. Il ne s’agit pas de l’esprit, mais bien de toute cette vie intérieure faite d’émotions et de sentiments variés. Jésus promet ce que l’on recherche aujourd’hui auprès de tant de maîtres et de thérapeutes : une âme en paix.

Nous avons mille raisons d’être mécontents et soucieux, mais nous laisserons tout cela derrière nous, pour répondre à l’appel de Jésus. Nous trouverons alors le repos.


Annexe : « Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ? » (Benoît XVI)

Dans l’homélie ci-dessus, j’ai attribué à Luther la question « Comment Dieu peut-il m’être propice ? » J’avais en tête un texte de Benoît XVI, lors de sa rencontre avec les représentants du conseil de l’Église évangélique en Allemagne, dans la salle du Chapitre de l’ex-couvent augustinien de Erfurt (là même où le jeune Luther fut moins), le vendredi 23 septembre 2011. En fait, la formule reprise par le Pape est formulée ainsi: « Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ? ». (L’idée est la même.)

Voici ce texte, que je trouve vraiment saisissant :

Pour moi, en tant qu’Évêque de Rome, c’est un moment d’émotion de vous rencontrer ici, dans l’antique couvent augustinien d’Erfurt. Nous avons entendu précédemment que Luther a étudié ici. Ici, il a célébré sa première messe en 1507. Contre le désir de son père, il ne continua pas ses études de droit, mais il étudia la théologie et se mit en marche vers le sacerdoce dans l’Ordre de saint Augustin. Sur ce chemin, ce n’était pas ceci ou cela qui lui importait. Ce qui l’a animé, c’était la question de Dieu, qui fut la passion profonde et le ressort de sa vie et de son itinéraire tout entier. « Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ? » Cette question lui pénétrait le cœur et se trouvait derrière chacune de ses recherches théologiques et chaque lutte intérieure. Pour Luther, la théologie n’était pas une question académique, mais la lutte intérieure avec lui-même, et ensuite c’était une lutte par rapport à Dieu et avec Dieu.

« Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ? » Que cette question ait été la force motrice de tout son chemin, me touche toujours à nouveau profondément. Qui, en effet, se préoccupe aujourd’hui de cela, même parmi les chrétiens ? Que signifie la question de Dieu dans notre vie ? Dans notre annonce ? La plus grande partie des gens, même des chrétiens, tient aujourd’hui pour acquis que Dieu, en dernière analyse, ne s’occupe plus de nos péchés et de nos vertus. Il sait, en effet, que nous sommes tous que chair. Et si on croit encore en un au-delà et en un jugement de Dieu, alors presque tous nous présupposons en pratique que Dieu doit être généreux, et, qu’à la fin, dans sa miséricorde, il ignorera nos petites fautes. La question ne nous préoccupe plus. Mais nos fautes sont-elles vraiment si petites ? Le monde n’est-il pas dévasté à cause de la corruption des grands, mais aussi à cause de celle des petits, qui pensent seulement à leurs propres intérêts ? N’est-il pas dévasté par le pouvoir des drogues, qui vit du désir de vie et d’argent d’une part, et de l’autre, par l’addiction à la jouissance des personnes qui lui sont adonnées ? N’est-il pas menacé par la disposition croissante à la violence qui se revêt souvent de la religiosité ? La faim et la pauvreté pourraient-elles dévaster autant de parties entières du monde si, en nous, l’amour de Dieu et, à partir de Lui, l’amour pour le prochain, pour les créatures de Dieu, les hommes, étaient plus vivants ? Les questions en ce sens pourraient continuer. Non, le mal n’est pas une bagatelle. Et il ne pourrait être aussi puissant si nous mettions vraiment Dieu au centre de notre vie. La question : quelle est la position de Dieu à mon égard, comment je me situe moi devant Dieu ? – cette question brûlante de Luther doit devenir de nouveau, et certainement sous une forme nouvelle également notre question, non de manière académique mais réellement. Je pense que c’est là le premier appel que nous devrions entendre dans la rencontre avec Martin Luther.

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