Ascèse et mystique

Jésus évoque l’aumône, la prière et le jeûne comme des pratiques habituelles. Il n’a pas besoin d’expliquer à ses auditeurs qu’ils doivent jeûner, donner aux pauvres et prier. Pour eux, cela est évident. Ce qu’il explique, c’est que ces pratiques doivent être vécues d’une manière qui soit juste.

Nous entrons ce soir en Carême. Notre Carême sera le temps de l’aumône, de la prière et du jeûne. Autrement dit : une expérience spirituelle, un temps de partage et un temps d’ascèse. Mais pas n’importe comment.

On peut jeûner pour sa santé. On peut se priver de ceci ou cela pour gagner en liberté. Mais cela est à faire sous le regard de Dieu. Sinon, l’orgueil nous guette, qui est un désastre.

On peut partager par fraternité, par révolte contre l’injustice, par humanisme. Mais Jésus demande davantage. À travers ceux que l’on aide, c’est Dieu que l’on rencontre.

On peut aussi prier d’une prière qui n’est pas bonne, n’est pas un chemin vers Dieu, qui mérite à peine le nom de prière. On se recueille. On retrouve une certaine paix. Mais ne parle pas à Dieu avec la simplicité d’un ami parlant à son ami. On ne se tient pas en sa présence. Notre silence est alors celui du recueillement, mais pas celui de l’adoration.

J’aime dire que le Carême n’est pas d’abord le temps de l’ascèse, mais celui de la mystique, c’est-à-dire de l’union à Dieu.

Cela dit, nous n’avons pas à dévaloriser l’ascèse, nous avons à bien la comprendre et à lui donner sa juste place.

La prière d’ouverture de la messe d’aujourd’hui exprime très clairement la nécessité et le sens du jeûne : « Accorde-nous, Seigneur, de savoir commencer saintement, par une journée de jeûne, notre entraînement au combat spirituel : que nos privations nous rendent plus forts pour lutter contre l’esprit du mal. »

L’ascèse est nécessaire à notre progrès spirituel, mais il faut ajouter qu’elle est aussi un moyen d’expérimenter notre faiblesse. On prend d’excellentes résolutions et on ne les tient pas. La preuve est alors faite qu’on fait bel et bien partie de ces « pauvres pécheurs » pour lesquels nous demandons la prière de la Vierge et des saints. Nous jeûnons pour faire des progrès, mais aussi parce que nous avons besoin de faire pénitence.

Il faut en effet comprendre que le sens chrétien du jeûne, c’est aussi la pénitence, au sens le plus précis de ce mot. Pas seulement le repentir, pas seulement la réconciliation avec autrui et avec Dieu, mais bien la pénitence comme une

On dira : Comment la souffrance, qui est un mal, pourrait-elle compenser un autre mal ?

En effet, le crime ne rachète pas le crime. Le mal ne compense pas le mal.

Pourtant, il est écrit : « Par ses meurtrissures nous sommes guéris » (Isaïe 53,5).

Comment comprendre ?

Quand la douleur est la souffrance morale du repentir, elle est juste et bonne, et même nécessaire. Elle peut se révéler souhaitable.

Quand elle est celle de la compassion, elle est belle et admirable.

Je pense à Jésus qui pleure sur Jérusalem.

À Marie, la Mère des Douleurs, debout au pied de la croix.

De quoi la souffrance est-elle l’opposé ? Il me semble qu’elle est l’opposé de cette insensibilité d’où proviennent ces deux malheurs jumeaux que sont l’inconscience quant à ses propres fautes et l’indifférence au malheur d’autrui.

Le pape François nous dit et nous redit aujourd’hui que l’indifférence au sort des laissés pour compte de notre monde, est la pire des choses qui soit. S’adressant aux réfugiés de Birmanie, le 1er décembre dernier, il leur a dit : « Au nom de tous ceux qui vous ont blessé, et pour l’indifférence du monde, je vous demande pardon ». Le crime et l’indifférence sont évoqués ensemble, comme si cette dernière n’était pas chose moins grave.

Ces dernières années, l’opinion publique est devenue très sensible à ce qu’il y a de choquant dans l’impunité. On comprend de mieux en mieux qu’il est tout à fait insupportable, pour qui a été victime, de constater que l’auteur de son malheur n’est pas lui-même atteint par le mal qu’il a commis. Alors, on demande qu’il y ait punition. On ne peut pas supporter qu’il en soit autrement.

On veut toujours qu’il y ait des coupables, et c’est une erreur. On refuse que vienne le temps du pardon, et c’est une erreur aussi. On ne supporte plus l’impunité, et là, on a raison.

Le pardon chrétien n’est pas une éponge que l’on passe à bon compte. C’est une rédemption. Un rachat. Un prix a été payé. Celui d’une libération : une rançon.

Nos dettes nous sont remises, non pas parce qu’elles seraient sans importance, mais parce que Jésus, l’Innocent a pris sur lui le très lourd poids de nos péchés.

Le sens mystique du carême, c’est l’union à Jésus, l’Agneau de Dieu qui prend sur lui le péché du monde. Tous les saints ont vécu cela. Tous les baptisés ont à le faire.

Le plus beau, c’est que vient le moment où il ne sert à rien de distinguer entre les souffrances que nous avons méritées par nos fautes à nous et celles que nous assumons par compassion, pour soulager le fardeau d’autrui.

Deux citations :

« Vous avez été achetés à grand prix » (1 Corinthiens 7,23).

« Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Marc 10,45).

Père Jean-Loup Lacroix

Mercredi des Cendres, 14 février 2018

Print Friendly, PDF & Email

Les commentaires sont fermés.