Carême(s)

Est-il trop tôt pour parler du Carême ? Peut-être pas. Les plus anciens se souviennent du temps de la septuagésime. On y célébrait en violet, comme si c’était déjà carême. Pendant ce temps-là, d’autres, ou les mêmes, faisaient le carnaval.

Ces questions de calendrier ne sont pas purement anecdotiques. Si le carême n’est qu’une privation, il sera toujours trop long. Mais est-il cela ?

Évitons les réponses trop simples. Le carême réunit quatre démarches, que nous allons mener de front parce qu’elles se complètent et se rejoignent en profondeur.

D’abord le carême mystique. C’est celui qui nous unit au Christ. Il est un chemin vers Pâques. Il est centré sur les sacrements de baptême et d’eucharistie. Il va de dimanche en dimanche jusqu’aux trois jours saints de la célébration du « mystère pascal », c’est-à-dire de l’offrande du Christ, de sa mort et de sa résurrection.

Nous vivons ce carême pour marcher sur les traces de Jésus, pour vivre ce qu’il a vécu. Il ne s’agit pas d’une imitation extérieure, mais d’une union intime, comme entre le cep et les sarments.

Autre aspect : le carême ascétique. L’ascèse est un entraînement. C’est un travail sur soi. On essaye de corriger ses défauts et de développer ses qualités. Le carême est un temps pour faire des efforts et reprendre quelques bonnes habitudes. Le jeûne y contribue. Avouons que, s’il n’était que cela, le carême ne serait pas très enthousiasmant.

Le carême de l’ascèse prend son sens si l’on se souvient de l’enseignement des prophètes d’Israël. Le jeûne qui plaît à Dieu est celui qui nous conduit à libérer les opprimés et nourrir les affamés. « Ne te dérobe pas à ton semblable ! » (Isaïe 58,7). Ce carême de la justice et du partage est rappelé avec insistance par les textes de la liturgie. Sans amour du prochain, l’amour de Dieu n’est qu’une illusion. Sans charité, pas de mystique qui tienne.

Il existe un quatrième carême, qu’il faut aujourd’hui redécouvrir : le carême de la pénitence. Le jeûne et les efforts que l’on fait y ont sens et valeur d’une libération du péché. Cela passe par une reconnaissance de culpabilité. On demande pardon, avec vérité, sans sous-estimer la gravité du mal commis.

Ce carême pénitentiel donne son sérieux au carême mystique, car célébrer le mystère pascal, c’est se souvenir que Jésus, le Rédempteur, a voulu prendre sur lui tout le péché du monde : le prendre sur lui, le porter, pour l’enlever.

Nos contemporains ne supportent plus ceux qui veulent s’exonérer de leurs responsabilités en demandant que l’on passe l’éponge, sans plus. Comme chrétiens, nous en appelons à la miséricorde. C’est essentiel. Mais pas à une miséricorde sans repentance ni pénitence. Les crimes de trop nombreux prêtres et ceux des agresseurs de toutes espèces demandent réparation. Ne pas admettre cela est intolérable.

Mais il n’y a pas les innocents d’un côté et les coupables de l’autre. À des degrés divers, nous sommes tous complices. Tous ensemble, nous avons donc à faire pénitence.

Alors, Pâques aura du sens. La Rédemption ne sera pas un vain mot.

Père Jean-Loup Lacroix

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