Grandir avec le Christ

Un jour, le prophète Ézéchiel avait eu une vision. Il avait vu quatre êtres de feu, avec chacun six ailes, qui étaient sous le trône de Dieu et qui se déplaçaient en tous sens. Plus tard, saint Jean reprendra cette image dans l’Apocalypse. Plus tard, encore, on prendra l’habitude d’identifier ces quatre êtres célestes à quatre êtres humains.

Vous les connaissez. Ce sont saint Matthieu, saint Marc, saint Luc et Saint Jean. Tous les apôtres ont annoncé l’Evangile. Plusieurs ont écrit des lettres : saint Pierre, saint Paul, saint Jean, saint Jacques et saint Jude. Eux quatre, et eux seuls, ils ont reçu l’assistance du Saint Esprit pour nous transmettre, de façon élaborée, les actes et les paroles de Jésus : son enseignement, ses miracles, sa Passion, son tombeau vide, ses apparitions.

Caravage. Vocation de Saint Mathieu.

Dans son évangile, saint Matthieu raconte ce que nous venons d’entendre. C’est son histoire à lui. « En ce temps-là, Jésus vit en passant, un homme du nom de Matthieu, assis à son bureau. »

« En passant » : on pourrait croire que ce qui va suivre ne serait pas une chose importante. Cela s’est passé comme si Jésus avait vu Matthieu par hasard. Il n’est pas dit que Jésus a voulu le rencontrer, ni même que Jésus aurait fait un détour pour aller lui parler. Non. Jésus passe devant le bureau de Matthieu. Etait-il en train de travailler ? C’est probable. On a voulu imaginer qu’il jouait aux cartes avec des amis. C’est bien sur une invention, ce qui est vrai, c’est que c’était un jour ordinaire dans la vie d’un homme ordinaire.

Pas un pauvre homme. Il gagnait bien sa vie en collectant les impôts. Il la gagnait même trop bien parce que les collecteurs d’impôts de ce temps-là étaient les complices et les bénéficiaires d’un système malhonnête.

Cet homme n’avait pas de sentiments élevés. Il profitait de la vie. Ce n’était pas vraiment quelqu’un de sympathique. Il n’était pas une belle personne. Un homme très ordinaire. Je dirais plutôt en dessous de la moyenne.

Jésus le voit et il lui parle. Que dit Jésus ? Deux mots seulement : « Suismoi ».

Matthieu n’a pas jugé utile de nous dire ce qui s’est alors passé dans son cœur. Il ne dit pas si Jésus aurait alors dit autre chose, s’ils auraient un peu parlé ensemble. Il écrit seulement : « L’homme se leva et le suivit. »

Suivre Jésus c’est être son disciple, c’est mener avec lui une vie itinérante et incertaine. C’est ne pas bien savoir où il nous conduit.

Nous savons la suite. Cet homme si ordinaire va devenir l’un des Douze. Plus tard, il sera l’un des Quatre.

Ce petit collecteur d’impôt assez malhonnête sera l’un des quatre évangélistes. Ces hommes qui sont les égaux et comme les reflets des quatre vivants du prophète Ezéchiel et du livre de l’Apocalypse.

En un instant, comme en passant, comme si ce n’était pas important, Jésus a fait cette chose absolument extraordinaire de prendre un homme ordinaire pour lui donner une destinée inimaginable. Jusqu’à la fin du monde, on lira l’évangile selon saint Matthieu et on y trouvera le pur Évangile, la Parole de Dieu.

Ici, j’ai une question. Dans les jours qui ont suivi, comment était Matthieu ? On peut l’imaginer sur un petit nuage. Il écoute Jésus qui enseigne. Il le voit qui prie. Il le voit faire des miracles. Et ensuite ? Que faisait-il ? Est-ce qu’il était à la hauteur ? Est-ce qu’il se mettait parfois dans son tort ?

Où était-il le Vendredi Saint ? Ce n’est pas dit. Il faut en conclure qu’il s’était mis à l’abri, comme la plupart des autres.

Depuis qu’il suivait Jésus, son cœur avait changé, certainement. Est-ce qu’il restait un homme ordinaire ? Je dirais : oui et non.

Je voudrais maintenant évoquer le Père Louis Pelletier.

Nous célébrons cette messe à l’intention de ce prêtre de Paris qui est mort prématurément le 6 juillet 2015, il y a 3 ans aujourd’hui même, à l’âge de 54 ans.

J’ai sous les yeux le livre qui rassemble des textes qu’il avait laissés. Ce livre a pour titre : « Grandir avec le Christ ». Sous-titre : « La maturité spirituelle. »

Le Père Pelletier n’était pas un homme ordinaire. Il était d’une grande intelligence. Il avait fait de belles études. C’était un passionné. Une âme de feu. On pouvait dire qu’il était déraisonnable. Il a brûlé sa vie. On le lui a reproché.

J’ai son livre sous les yeux et je découvre que cet homme fou, fut cependant un maître de sagesse. Un fou qui fut un sage.

« Grandir avec le Christ ». C’est le titre du livre.

C’est un chemin. Cela ne se fait pas en un instant.

Je suppose que le jeune Louis Pelletier a dû découvrir cela. Progressivement.

Il est possible que lui-même, il ait démarré trop vite. Qu’il ait voulu brûler les étapes. C’était lui ! Cela devait être son chemin. Mais pour finir, il nous a laissé ce livre testament qui est un livre de maturité et livre sur la maturité.

J’ai sous les yeux la page 149. Le Père Pelletier y évoque le travail des thérapeutes et aussi les charismes de guérison. J’aimerais tout vous lire, tellement on y trouve une leçon de sagesse.

Je cite : « La vraie guérison, la guérison radicale suppose une action purificatrice capable de consumer la racine du mal. Cela ne peut se faire que par la puissance de l’Amour sauveur qui est dans le Cœur du Christ.

Le Père poursuit : « D’une manière générale, cela ne peut se faire que dans le temps, un long temps. Le feu met du temps à consumer ce qu’il touche. Les nœuds tortueux et emmêlés de nos âmes ne peuvent être dénoués en quelques jours. Dans le chemin de sanctification, il n’y a rien de magique et il n’y a même pas de raccourcis. »

C’est un sage qui nous parle et il nous parle d’expérience, puisqu’il était lui-même un homme pressé et surtout sans doute parce qu’il fut intensément un homme de compassion, parce qu’il était le confident et l’accompagnateur d’un grand nombre d’âmes blessées.

Dans la page suivante, il donne des précisions. Il explique que, parfois le Seigneur fait la grâce d’une merveilleuse période de joie et de santé. C’est alors comme un avant-goût du ciel. On s’y croit déjà, mais cela ne dure qu’un temps. Ensuite, il faut reprendre la route patiemment, courageusement. Il faut continuer à lutter avec ses défauts. À faire pénitence. À se relever et à se remettre en route chaque fois que l’on aura retrouvé ses vieux démons et qu’on aura trébuché.

En expliquant tout cela, le Père Pelletier ne nous livre pas seulement son expérience. Son livre est rempli de références à l’Ecriture Sainte, aux enseignements des papes et aux écrits spirituels. Il fut sage aussi parce qu’il sut être disciple, parce qu’il scruta l’Ecriture, parce qu’il enseigna la théologie.

L’étude et la réflexion nous protègent des simplismes. Elles nous interdisent la naïveté qui nous fait chercher des raccourcis, ce qui est toujours une illusion et même un piège du démon.

Quand le Démon a voulu tenter Jésus dans le désert, ce qu’il lui a proposé, c’était des façons d’aller plus vite. « Saute du haut du Temple, tout le monde te verra, et tout le monde te suivra. » Ce n’était pas du tout une bonne idée !

Entre le jour où Jésus vit Matthieu à son bureau et celui ou Matthieu commença à rédiger son évangile, il s’était passé plusieurs dizaines d’années. Il avait fallu une seconde pour que Matthieu devienne disciple. Il avait fallu 30 ou 40 ans pour qu’il soit prêt à écrire son évangile et qu’il nous le laisse un héritage.

A vous maintenant de le lire et de relire. Patiemment.

J’oserai en dire autant, toutes proportions gardées du petit livre du Père Pelletier. Il faut le lire, tranquillement.

Il est très probable que nous manquons tous, vous et moi, de maturité. Nous restons de jeunes impatients. Ou bien, ce qui est pire, nous sommes désabusés, comme cela arrive quand on grandit en âge mais pas en sagesse.

Le Père Pelletier est pour nous un modèle et un maître par sa ferveur, par cette flamme qui le brûlait, mais tout autant par son sérieux, par son travail inlassable, par son enseignement.

Père Jean-Loup Lacroix

Saint-Sulpice, 6 juillet 2018

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