Le Pain du Ciel

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là,
    quand la foule vit que Jésus n’était pas là,
ni ses disciples,
les gens montèrent dans les barques
et se dirigèrent vers Capharnaüm
à la recherche de Jésus.
    L’ayant trouvé sur l’autre rive, ils lui dirent :
« Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? »
    Jésus leur répondit :
« Amen, amen, je vous le dis :
vous me cherchez,
non parce que vous avez vu des signes,
mais parce que vous avez mangé de ces pains
et que vous avez été rassasiés.
    Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd,
mais pour la nourriture qui demeure
jusque dans la vie éternelle,
celle que vous donnera le Fils de l’homme,
lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau. »
    Ils lui dirent alors :
« Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? »
    Jésus leur répondit :
« L’œuvre de Dieu,
c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. »
    Ils lui dirent alors :
« Quel signe vas-tu accomplir
pour que nous puissions le voir, et te croire ?
Quelle œuvre vas-tu faire ?
    Au désert, nos pères ont mangé la manne ;
comme dit l’Écriture :
Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. »
Jésus leur répondit :
« Amen, amen, je vous le dis :
ce n’est pas Moïse
qui vous a donné le pain venu du ciel ;
c’est mon Père
qui vous donne le vrai pain venu du ciel.
    Car le pain de Dieu,
c’est celui qui descend du ciel
et qui donne la vie au monde. »
    Ils lui dirent alors :
« Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là. »
    Jésus leur répondit :
« Moi, je suis le pain de la vie.
Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ;
celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »
    – Acclamons la Parole de Dieu.

Homélie du 18e dimanche du Temps Ordinaire

Frères et sœurs,

Être des femmes et des hommes d’exception, notre identité chrétienne nous y appelle. Oui, être chrétien implique le dépassement de l’esprit du monde ainsi que nous pouvons le comprendre de l’enseignement de Jésus dans le discours sur la montagne : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains aussi n’agissent-ils pas de même ? Et si vous saluez aussi vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens aussi n’agissent-ils pas de même ? » (Mt 5, 46-47)

Dans nos sociétés marquées par une sorte d’hypertrophie de l’immédiateté, de l’utilité et du superficiel, Jésus nous invite à marcher vers l’au-delà des représentations insignifiantes. Allons toujours  plus en hauteur, plus en profondeur, franchissons les seuils de l’exclusivement charnel pour l’authentiquement spirituel, de l’éphémère pour l’éternel, du secondaire pour l’essentiel, de la foi qui a besoin de preuves tangibles pour croître pour la foi mature comme abandon confiant entre les mains de la Présence invisible.

En choisissant le pain pour exprimer son mystère le plus profond, notre Seigneur a fait montre d’une perspicacité sans pareille tant il s’agit d’un symbole si éloquent, d’une réalité tellement riche de séducteur et au pouvoir si séducteur. Dans les villages les plus reculés de la République centrafricaine dont je suis issu, le pain est la denrée la plus précieuse et la toute première que les villageois attendent de celui qui vient de la grande ville, ai-je constaté.

Le pain symbolise tout autant ce qui est indéniablement vital à l’homme, indispensable pour son épanouissement, que ce qui est charnel. Hier et aujourd’hui, la fascination du pain a égaré, distrait. Hier comme aujourd’hui, l’homme n’est pas à l’abri de déifier celui qui offre du pain à profusion. L’adage « panem et circenses » (du pain et des jeux) nous rappelle la démagogie des empereurs romains qui leur a valu d’être adulé. L’homme a besoin de pain du pain a profusion, pour son bien-être.

Dieu ne méconnait pas les profondes aspirations de l’homme, lui qui tant de fois comble les besoins vitaux de ce dernier. Dans la prière que le Notre Père, la toute première demande que Jésus formule est relative au pain, le pain de chaque jour. Dans la première lecture de la messe de ce jour, répondant aux récriminations du peuple, Dieu fait tomber  de la manne du ciel.  « Voici que, du ciel, je vais faire PLEUVOIR du pain pour vous ». Le verbe pleuvoir traduit l’abondance inhérente au don de Dieu. Le don de Dieu se caractérise par la plénitude, la profusion.

Le psalmiste (cf. Ps 78) fait l’éloge des œuvres de Dieu au nombre desquelles  le don du pain. Il y a dans l’annonce du psalmiste comme l’aurore de la prédication de Jésus ; il paraît déjà cette lumière que le Maître portera au plus degré de son rayonnement : en annonçant les merveilles du Seigneur pour tous les âges, en célébrant le don du pain, déjà le psalmiste signifie la permanence, l’actualité de l’action divine vis-à-vis de l’humanité. Déjà il comprend que la manne n’est qu’un signe vers une réalité plus grande.

La démarche de Jésus suite au miracle de la multiplication des pains est de désillusionner la foule comblée, d’approfondir le sens de la réalité qu’elle vient de vivre et de la conduire vers l’autre rive, celui de la vie nouvelle.

Jésus opère un double dépassement. Le premier seuil qu’il nous invite à franchir est déjà celui que le judaïsme a perçu est exprimé dans le Deutéronome en ces mots : « L’homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu. » (Dt 8, 3) ou encore dans le livre de la Sagesse : « Ce n’est pas la production des fruits qui nourrit l’homme, mais bien ta Parole qui fait subsister ceux qui croient en toi. » (Sg 16, 26). De façon concrète et profondément existentielle, ces textes nous rappellent l’intérêt de dépasser le provisoire pour le définitif. Le pain véritable affirme alors le judaïsme c’est la Torah, la Loi. C’est dans la consommation de la Loi venue du ciel que l’homme trouve son véritable épanouissement. Une telle annonce est encore incomplète dans la mesure où elle ne permet pas la pleine rencontre avec Dieu. Benoit XIV affirme que cette première étape ne permet que de voir le dos de Dieu, non pas sa face.

« Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim : celui qui croit en moi n’aura jamais soif » nous dit Jésus dans l’évangile de la messe de ce jour. C’est en Jésus-Christ que l’homme se réalise pleinement, qu’il peut contempler Dieu de face et entrer dans le mystère de la Vie.

Frères et sœurs,

Que pouvons-nous tirer de cet enseignement pour notre vie de foi ? La vision de Jésus est-elle utopique ?

Nous pouvons aujourd’hui commencer par nous interroger sur la conscience que nous avons de l’abondance des dons que Dieu nous fait. Savons-nous encore lever vers le ciel pour y contempler la gloire de Dieu, à l’instar d’Etienne à l’agonie ? Ou bien ne nous sommes fixés comme horizon rien que la terre, rien que l’homme, rien que le matériel, rien que le bien-être comme signifiant le salut ?

Le projet de Jésus n’est pas utopique car il nous dessille les yeux sur la réalité profonde de notre vie. Dieu n’est pas un moyen parmi tant d’autres pour assurer le bien-être. Assimilé de la sorte, on le délaisserait lorsqu’il sera jugé inefficace, muet devant les tragédies de l’existence. Si nous donnons au salut le sens de « bien-être », la Vie ne serait plus perçue comme Don de Dieu à accueillir mais comme conquête, aboutissement de la force de l’homme, l’homme sans Dieu.

Aujourd’hui Jésus nous dit que l’homme est appelé à une plus grande destinée et pour y parvenir il a besoin de se nourrir de la Parole, de Jésus lui-même, le pain véritable. Il me revient à l’esprit les mots par lesquels Sainte Thérèse achève son poème « Vivre d’amour » : « Vivre d’Amour, dit-elle, voilà mon ciel, voilà ma destinée ». Vivre de Jésus, voilà notre horizon, notre plus profond désir.

Demandons à l’Esprit Saint de nous purifier le cœur, de nous renouveler par la transformation spirituelle de notre pensée comme le dit Saint Paul aux Éphésiens pour que nous sachions agir conformément à l’enseignement que Jésus nous donne, au témoignage que nous laisse nos prédécesseurs dans la foi. Aujourd’hui particulièrement, en signe de conversion, disons avec une conscience renouvelée et émerveillement le bénédicité, cette belle pratique familiale, en nous souvenant que le pain nous vient du ciel et que Dieu est avec nous, toujours avec nous. Amen !

Ab. Judicaël Boukanga
Saint-Sulpice, 5 août 2018

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