Le sourd bègue

Jésus est face à cet homme. J’imagine que celui-ci le regarde avec un peu d’appréhension.

A-t-on su lui expliquer, par signes, que Jésus pourrait le guérir ? Ce n’est pas certain. Saint Marc dit qu’il était bègue. Il parle un peu, mais mal. Sans doute n’est-il pas sourd de naissance. Il fut un temps où il entendait, au moins un peu. Il a donc pu apprendre à parler. Il est conscient de ce qui lui manque. Autour de lui, on s’exprime sans difficulté. Lui, il est hors-jeu. Les conversations s’échangent sans lui. Souvent, c’est de lui qu’on parle et il n’en sait rien.

Ce jour-là, on a décidé de l’amener au prophète de passage. On lui a fait signe. Il a suivi.

Jésus ne lui parle pas. Cela n’aurait aucun sens. Ce qu’il va faire sera un contact. Contact entre le Sauveur et ce pauvre homme. Contact entre le Rédempteur, et cet homme enfermé dans sa surdité. Entre le libérateur et cet homme qui est donc à libérer. Entre celui qui est la Parole et cet homme sans parole.

Jésus fait quelque chose d’un peu troublant pour nos sensibilités. Mais de tout à fait sublime, si nous savons voir. Lui qui est le Verbe fait chair, comme l’écrira Saint Jean, la Parole incarnée, prend un peu de sa propre salive et la dépose sur la langue de cet homme sans parole. Auparavant, il avait mis ses mains sur les oreilles de l’homme.

Nous comprenons qu’il n’avait pas besoin de faire cela, un mot de lui suffisait pour guérir, même de loin.

Mais il y avait que Jésus s’était vraiment intéressé à cet homme. Il avait pris son temps. Il avait quitté ce qu’il était en train de faire. Il aurait pu guérir de manière foudroyante, mais il aurait manqué l’expression de sa bonté. Un miracle plus spectaculaire aurait eu quelque chose de troublant, l’homme aurait retrouvé la parole, mais cela aurait été étrange, un peu terrifiant.

Jésus avait agi familièrement comme un médecin qui donne des soins, comme un simple guérisseur, plus talentueux que d’autres et dont le traitement aurait été efficace.

L’homme se souviendrait peut-être que le prophète juif qui l’avait délivré de son infirmité possédait une puissance de guérison sans égale. Il se souviendrait surtout qu’il était l’image même de la bonté.

L’image et plus qu’une image. Celui qui était la Bonté même – littéralement – était venu dans leur village. Ses proches l’avaient conduit à lui. Il lui avait fait face. Et c’était inoubliable.

Cela se passait en Décapole, c’est-à-dire dans une contrée païenne. Saint Marc précise que Jésus revenait de Tyr et de Sidon. Il avait quitté la terre d’Israël sans qu’on en sache exactement les raisons. On peut dire qu’il anticipait sur la mission de l’Église qu’il allait fonder. On peut dire qu’il avait voulu prendre le même chemin que le prophète Elie, bien des siècles plus tôt, lui qui avait multiplié l’huile et la farine, au temps de la grande famine, chez une veuve du pays de Sidon. On peut dire qu’il avait voulu prendre du recul.

Les foules de Galilée venaient à lui, mais sans l’écouter vraiment, sans se laisser conduire par lui. Alors, il était parti. Les Douze l’avait suivi. Bientôt à Césarée de Philippe, non loin des sanctuaires païens où l’on adorait le dieu Pan, toujours en terre païenne, il interrogerait les Apôtres : « Pour vous, qui suis-je ? » et Pierre répondrait : « Tu es le Messie ».

Je me suis demandé si la situation que nous vivons n’était pas assez semblable à celle d’alors. Il arrive que Dieu se cache. Il peut se cacher même à ceux qui croyaient le connaître. Il apparait alors où on ne l’attendait pas. Là où on ne l’aurait pas cherché.

Pour guérir le sourd muet, Jésus était parti à l’écart. Ensuite, il voulait qu’on n’en parle pas. Mais sa bonté était éclatante. La nouvelle s’était répandue. Et l’évènement était resté gravé dans la mémoire des apôtres. Et nous-mêmes, nous qui cherchons Dieu, nous qui lui reprochons parfois son silence, nous pouvons, si nous le voulons, nous laisser toucher, et prendre ensuite la parole, à notre tour, pour témoigner, comme ce bègue.

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