Qui donc fait tourner l’histoire ?

Homélie pour la messe du 100e anniversaire de l’Armistice du 11 novembre

Évangile : Marc 12,38-44 : L’obole de la veuve

Qui a construit Thèbes aux septportes ?
Dans les livres, on donne les noms des rois.
Les rois ont-ils traîné les blocs de pierre ? […]
Le jeune Alexandre conquit les Indes.
Seul ?
César vainquit les Gaulois.
N’avait-il pas à ses côtés au moins un cuisinier ?
Quand sa flotte fut coulée, Philippe d’Espagne
pleura. Personne d’autre ne pleurait ?
Frédéric II gagna la guerre de sept ans.
Qui, à part lui, était gagnant ?
À chaque page une victoire.
Qui cuisinait les festins ?
Tous les dix ans un grand homme.
Les frais, qui les payait ?
Autant de récits,
autant de questions.

Ces lignes que je viens de lire ont été écrites par le dramaturge allemand Bertolt Brecht en 1935 [1].
Il nous demande : qui est-ce qui fait tourner l’histoire ?
C’est une question décisive ce dimanche, car aujourd’hui nous célébrons une date importante, la fin de la Grande Guerre : il y a exactement cent ans, le 11 novembre 1918, à 11h du matin, l’armistice déclarait le cessez-le-feu.

Il faut le dire : aujourd’hui nous ne sommes pas ici pour les puissants qui sont maintes fois les seuls à être célébrés, comme le dit Bertolt Brecht. L’évangile que nous venons d’entendre ne nous le permet pas. Dans cette page si frappante, Jésus nous invite à détourner nos yeux des hommes qui sont sous le feu des projecteurs, des hommes qui cherchent leurs intérêts et leur gloire personnelle, même au prix d’une guerre mondiale, des hommes « qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques », comme les scribes décrits par Jésus.

Aujourd’hui c’est plutôt le jour dans lequel il faut ouvrir nos yeux pour voir tous ceux qui, dans le silence, ont été et sont prêts à donner tout ce qu’ils possèdent, comme la veuve de ce récit.
En fait, facilement on risque de ne pas la voir, cette veuve, même si elle est sous nos yeux. Facilement on risque d’oublier que dans notre monde les frais sont souvent payés par les plus pauvres sans que personne ne s’en aperçoive. Comme le dit Jésus, eux, les puissants, ils « dévorent les biens des veuves » mais tout le monde regarde seulement leur gloire, même leur dévotion. Il faudrait avoir le regard du pape Benoit XV, qui en 1915, en dépit de la rhétorique de guerre, écrivait : « notre pensée se porte avec une affliction inexprimable vers ces jeunes gens, nos fils, que la mort fauchait par milliers, et notre cœur, dilaté par la charité de Jésus-Christ, s’ouvre pour recueillir le tourment des mères et des épouses devenues veuves avant le temps, et les gémissements inconsolables des enfants privés prématurément de l’assistance paternelle ».

N’est-ce pas une provocation encore valide aujourd’hui ? N’est-il pas vrai que dans la logique d’une société de l’apparence, nous sommes très attentifs à notre image publique, et nous oublions facilement tous ceux qui ne sont pas sous le feu des projecteurs ? En effet, tandis que nous faisons nos courses, qui est-ce qui pense à toute l’exploitation qui est souvent cachée dans les biens que nous achetons ? On court le risque de faire comme les scribes qui ont soin de leurs vêtements et dévorent les biens des veuves et des pauvres… sans que personne ne s’en aperçoive.

Par contre, on a de grands exemples d’attention et d’abnégation qui viennent du côté des plus faibles, comme la veuve de Sarepta qui partage avec le prophète Elie tout ce qu’elle a pour vivre.
Peut-être que, dans les situations les plus difficiles, on est contraint de voir le monde d’une autre perspective et de devenir plus solidaire. Des millions de personnes, dans l’anonymat, pendant la guerre ont été capables de donner leur vie en croyant de pouvoir sauver un avenir pour leurs enfants.
Beaucoup de personnes ont trouvé le courage dans une situation désespérée, dans la détresse de la guerre, dans la grande pauvreté, de croire encore dans la vie, en un Dieu qui aime la vie.
Quand tu vois que tu n’as plus d’autres ressources, que tu ne suffis pas à toi-même, alors tu peux ouvrir tes yeux et reconnaitre que la solution n’est pas l’apparence, la surface, que la voie n’est pas la prévarication. Alors, éloigné du feu des projecteurs, tu peux essayer de faire confiance, comme la veuve de l’évangile, et accepter d’être simplement un être humain parmi ses frères.

En conclusion, alors, qui est-ce qui fait tourner l’histoire ?
S’il y a encore l’Europe, ce n’est pas grâce aux jeux de pouvoir
de grandes puissances. C’est plutôt grâce à cette abnégation silencieuse, confiante, obstinée des humbles de la terre qui ont encore l’espoir d’un avenir de paix, l’espoir dans un Dieu humble et altruiste qui, comme le dit l’Épitre aux Hébreux, « s’est manifesté [en Jésus Christ] pour détruire le péché par son sacrifice ».

Père Paolo MONZANI, Saint-Sulpice, 11 novembre 2018, messe de 11h00


[1] B. Brecht, Questions que pose un ouvrier qui lit (Fragen eines lesenden Arbeiters).

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