Sainteté pour tous ?

Ont-ils tous été des saints ? Je veux dire : les humains qui nous ont précédés ? Évidemment pas. Mal comprise, la fête de Toussaint semblerait aller dans ce sens. De fait, elle nous dit que les saints furent incomparablement plus nombreux que la courte liste de ceux dont les noms apparaissent dans le calendrier. Mais canoniser tous les humains qui nous précédèrent, ce serait aller contre l’évidence.

On réalise chaque jour davantage combien la violence est répandue, jusque dans l’intimité familiale. Tout comme l’égoïsme. Tout comme la mauvaise foi. Tout comme tant d’autres comportements inhumains.

La fête de Toussaint ne nous demande pas de faire nôtre une vision naïvement optimiste de l’histoire humaine. Ce serait plutôt le contraire. On fête la « foule innombrable » des saints. Il y a là une allusion au chapitre 7 du livre de l’Apocalypse de saint Jean (1re lecture de la messe). On y voit en effet apparaître « une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues » (7,9). De qui s’agit-il exactement ? La question est posée : « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? » (7,13) La formulation de la réponse est surprenante : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau » (7,14). Ne souriez pas ! Utiliser du sang comme lessive, c’est une curieuse idée. Mais saint Jean ne s’arrête pas à cela. Il s’adresse à des lecteurs qui connaissent les rites de purification pratiqués dans le temple de Jérusalem. Le sang y était utilisé en abondance. En un raccourci saisissant, il évoque le sacrifice du Christ, l’Agneau de Dieu, celui qui a pris sur lui et enlevé « le péché du monde » (Jean 1,29).

L’Apocalypse nous présente donc la foule innombrable des saints comme autant de rescapés. Plus précisément : comme la foule de toutes celles et ceux qui ont traversé « la grande épreuve ». Ils furent trouvés fidèles, ou du moins ils furent pardonnés, puis purifiés.

Avouez que nous sommes loin de l’image de personnes finalement sympathiques, malgré leurs défauts, qui se seraient contentés de vivre un peu, parfois, les « valeurs » de l’Évangile.

Et nous ? Il est évident que nous sommes souvent très loin de vivre comme des saints. À supposer que nous n’ayons rien de grave à nous reprocher, il reste que nous manquons souvent de compassion, de générosité et de courage. Extérieurement, nous arrivons plus ou moins bien à nous discipliner. Intérieurement, c’est autre chose. « Bien fait pour eux ! » Qui d’entre nous ne s’est jamais dit cela ?

Est-ce à dire que nous n’aurons jamais notre place parmi les saints ? Dieu fasse que si ! Mais cela ne se fera pas tout seul.

Au lendemain de Toussaint, on prie pour les défunts. Que demande-t-on pour eux ? Le bonheur, bien sûr, mais d’abord quelque-chose de plus précis : que leur âme soit purifiée. En Occident, depuis le Moyen Age, on exprime cela à travers la notion de purgatoire (le mot signifie « ce qui sert à rendre pur »). On est dans la droite ligne du texte de l’Apocalypse avec cette image des robes blanchies par le sacrifice du Christ.

Parfois, quand vient le moment de la « grande épreuve », il reste bien peu à purifier. Ce qui était à corriger l’a été dès cette vie. On dit parfois d’une personne : « Elle ira tout droit au Ciel ! » et c’est bien ce qui se passe.

Parfois, c’est le contraire. Il y a bien peu à « sauver », quasiment rien. Mais Dieu aura vu, lui, ce « presque rien » qui changera tout. Par sa miséricorde, la personne si odieuse qui se présente devant lui verra s’ouvrir devant elle, comme une grâce inespérée, les portes du purgatoire. Que les pires crapules et les pervers les plus terrifiants puissent avoir pour finir cette chance, c’est ce que nous devons admettre si nous nous interdisons de mettre une limite à la vertu d’espérance.

Entre ces deux extrêmes, il y a place pour vous et moi. Quand nous examinons notre conscience, nous nous rendons compte que nous sommes bien loin d’être parvenus à la sainteté, mais est-ce bien grave ?

Permettez-moi d’insister. Je repose la question : Est-ce grave de se contenter d’une sainteté moyenne ?

Ne répondons pas trop vite. La question me semble de la plus haute importance. Elle mérite que nous la retournions dans tous les sens. C’est ce que nous ferons, tous ensemble, à partir de dimanche prochain.

À suivre, donc.

Père Jean-Loup Lacroix

Les informations habituelles et le « carnet paroissial » paraîtront dans la feuille Tous Frères de dimanche prochain 4 novembre.

Je profite de la place disponible pour ajouter encore une remarque sur le sujet de la sainteté. Dans son exhortation apostolique sur « l’appel à la sainteté dans le monde actuel », le Pape fait sienne une expression de l’écrivain Joseph Malègue : « la classe moyenne de la sainteté » (Gaudete et exsultate n° 7). Sous la plume du Pape François, comme sous celle de Malègue, l’expression ne signifie pas — vraiment pas — qu’on pourrait se contenter d’une sainteté médiocre. Dans son chef-d’œuvre (Augustin ou Le Maître est là), Malègue applique cette expression à deux femmes particulièrement admirables, la mère et la sœur du personnage principal. Leur sainteté se distingue de celle des plus grands saints parce qu’elle reste méconnue. Les drames vécus par l’une et l’autre, veuvage et maladie mortelle d’un enfant, sont de ceux qui n’attirent pas l’attention. Mais l’une et l’autre sont de très véritables saintes.

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