Larmes et colère

Vous trouverez ci-dessous le texte de mon homélie du Mercredi des Cendres. Dans le contexte des scandales à répétition dont des prêtres ou des évêques sont les coupables ou les complices, j’ai voulu dire ma tristesse et surtout ma conviction que le carême qui commence vient à son heure.

Il est extrêmement difficile de trouver des mots justes pour dire ce que nous ressentons et pourquoi nous ne perdons ni la foi ni l’espérance. J’ai longuement corrigé mon texte en développant davantage un point essentiel : notre colère devant les crimes des uns et la passivité des autres ne doit pas nous conduire à mettre en doute la miséricorde divine. J’essaye d’expliquer cela. (JLL)

Lecture du livre du prophète Joël          (Jl 2, 12-18)

Maintenant – oracle du Seigneur – revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, renonçant au châtiment. Qui sait ? Il pourrait revenir, il pourrait renoncer au châtiment, et laisser derrière lui sa bénédiction : alors, vous pourrez présenter offrandes et libations au Seigneur votre Dieu. Sonnez du cor dans Sion : prescrivez un jeûne sacré, annoncez une fête solennelle, réunissez le peuple, tenez une assemblée sainte, rassemblez les anciens, réunissez petits enfants et nourrissons ! Que le jeune époux sorte de sa maison, que la jeune mariée quitte sa chambre ! Entre le portail et l’autel, les prêtres, serviteurs du Seigneur, iront pleurer et diront : « Pitié, Seigneur, pour ton peuple, n’expose pas ceux qui t’appartiennent à l’insulte et aux moqueries des païens ! Faudra-t-il qu’on dise : “Où donc est leur Dieu ?” »
Et le Seigneur s’est ému en faveur de son pays, il a eu pitié de son peuple.
– Parole du Seigneur.

« Revenez à moi dans le jeûne, les larmes et le deuil. »

Jeûner, pleurer, prendre le deuil, c’est bien ce que nous avons à faire, aujourd’hui.

Ce que nous découvrons jour après jour, écœurés et horrifiés, au sujet de la perversion et des crimes trop nombreux prêtres, et au sujet de la passivité coupable de ceux qui auraient dû les empêcher de poursuivre leurs méfaits : tout cela nous impose de faire pénitence et de prendre le deuil.

Est-ce que nous jeûnons ? Pas beaucoup sans doute.

Pourtant le jeûne est nécessaire. D’abord comme un entraînement, comme ces régimes que l’on s’impose pour être en pleine santé, mais aussi comme une pénitence.

Il est toujours trop facile de formuler du bout des lèvres une demande de pardon. Dans les affaires qui font l’actualité, c’est cela qui me choque particulièrement. Des criminels invoquent la miséricorde pour se trouver quitte à bon compte.

Nous ne devons certainement pas faire la même chose, toutes proportions gardées, en minimisant sans cesse notre responsabilité. En ce premier jour de carême nous n’avons pas à nous présenter comme plus coupables que nous ne le sommes, ni à nous enfermer dans une culpabilité morbide, mais nous avons bel et bien à nous engager sur un chemin d’expiation.

Expier, c’est ce qui permet de dire, pour finir : « Ma faute est enlevée, mon péché remis » (cf. Psaume 31).

C’est souvent un long chemin. À vrai dire, sans l’aide de Dieu, c’est un chemin qui n’en finit pas. « Qui peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » (Mc 2,7). Il faut « se laisser réconcilier », pour reprendre les mots de saint Paul dans la seconde lecture (2 Co 5,20), il ne suffit pas de décider, soi, de se réconcilier. On ne se donne pas le pardon à soi-même.

Si des prêtres sont criminels, il est particulièrement choquant de les voir qui en appellent à la miséricorde, avec les mots mêmes de la foi, pour s’en tirer à bon compte.

L’écœurement qui nous saisit met alors notre foi en péril.

Les questions se succèdent. Pardonner, ne serait-ce qu’une faiblesse ? Serait-ce déjà être complice ?

L’Église parle d’indulgence. Ne devrions-nous pas admettre que c’est là une notion dangereuse ?

La justice ne consiste-t-elle pas à donner à quiconque, sans exception, la sanction qu’il mérite ? Légère pour ce qui est léger. Plus lourde pour ce qui ne l’est pas. Perpétuelle pour ce qui est impardonnable. Pourquoi faudrait-il que les coupables voient un jour leur peine s’achever quand leurs victimes sont à jamais blessées ?

Et encore : « Chacun doit-il porter le poids de son péché, lui et lui seul, en totalité ? ».

Si nous n’avons aucunement été complice d’une faute ou d’un crime, pas même par passivité, pas même comme ces pauvres évêques qui ne savaient pas quoi faire, ne pourrions-nous pas conclure que cette affaire n’est pas la nôtre ? « Je n’y suis pour rien. Laissez-moi tranquille ! »

Puis-je dire cela ? Pouvons-nous dire cela ?

Mais Jésus nous ouvre les yeux : « Celui qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre » (Jn 8,7). Le mal est notre affaire à tous, et la pénitence doit l’être aussi.

Il y a là une bonne nouvelle. Quiconque commence à reconnaître sa faute et à admettre qu’il doit en payer le prix n’est plus seul pour cela.

Si le plus abject des criminels commence à se repentir – mais encore faut-il qu’il le fasse, il n’est plus seul pour expier ses crimes.

Pour nous-mêmes, c’est pareil. Même si ce rapprochement nous choque. Même si, de fait, nous avons peu à nous reprocher.

Le mystère de la communion des saints commence par celui de la pénitence partagée. Saint Paul écrit : « Portez les fardeaux les uns des autres : ainsi vous accomplirez la loi du Christ » (Ga 6,2). Cela vaut très particulièrement pour le fardeau du péché. (Voir le premier des textes cités en annexe.)

Des criminels n’ont pas à se réclamer de la miséricorde pour qu’on les laisse tranquille, mais qui admet ses fautes, même les pires, doit savoir que d’autres que lui font pénitence comme lui et avec lui.

Le plus beau, que j’hésite à dire, c’est que les plus innocents de tous peuvent également prendre leur part. Il arrive plus souvent qu’on ne croit que des innocents prient pour des coupables, et même des victimes pour leurs bourreaux. (Voir le second texte ci-dessous.)

Sur la croix, Jésus, l’Innocent par excellence, enlevait le péché du monde. Debout au pied de la croix, Marie, la toute pure, devenait pour toujours « Mère de Miséricorde ».

Les plus grands pénitents ne sont pas les plus grands pécheurs, ce sont les plus grands saints.

Père Jean-Loup Lacroix, homélie pour le Mercredi des Cendres 2019.
Texte corrigé et complété


« Aller à la rencontre de la faiblesse des uns avec la sainteté des autres »

Voici ce que le pape François expliquait en ouvrant l’Année de la Miséricorde : « L’Église vit la communion des saints. Dans l’eucharistie, cette communion, qui est don de Dieu, est rendue présente comme une union spirituelle qui lie les croyants avec les Saints et les Bienheureux dont le nombre est incalculable (cf. Ap 7,4). Leur sainteté vient au secours de notre fragilité, et la Mère Église est ainsi capable, par sa prière et sa vie, d’aller à la rencontre de la faiblesse des uns avec la sainteté des autres. Vivre l’indulgence de l’Année Sainte, c’est s’approcher de la miséricorde du Père, avec la certitude que son pardon s’étend à toute la vie des croyants. L’indulgence, c’est l’expérience de la sainteté de l’Église qui donne à tous de prendre part au bénéfice de la rédemption du Christ, en faisant en sorte que le pardon parvienne jusqu’aux extrêmes conséquences que rejoint l’amour de Dieu. Vivons intensément le Jubilé, en demandant au Père le pardon des péchés et l’étendue de son indulgence miséricordieuse. » (Misericordiae Vultus, 11 avril 2015, n° 22)

Paix à tous les hommes de mauvaise volonté !

Paix à tous les hommes de mauvaise volonté ! Que cesse toute vengeance et tout appel au châtiment. Les crimes dépassent toute mesure, il y a trop de martyrs…

Aussi, ne mesure pas leurs souffrances au poids de ta justice, Seigneur, et ne laisse pas ces souffrances à la charge des bourreaux, pour leur faire payer une terrible facture. Que tout soit payé d’une autre manière.

Inscris en faveur des bourreaux, des délateurs, des traîtres et de tout homme de mauvaise volonté, le courage et la force spirituelle des autres, leur humilité, leur dignité, leur lutte intérieure constante et leur indicible espérance, le sourire qui étanche leurs larmes, leur amour, leurs cœurs brisés qui demeurent fermes et confiants à la mort même, oui, jusqu’aux moments de la plus extrême faiblesse…

Que tout cela soit déposé devant Toi, ô Seigneur, pour le pardon des péchés, comme rançon pour le triomphe de la justice. Que le bien soit compté, non le mal !

Et que les victimes restent dans le souvenir de ceux qui les persécutent, non comme un cauchemar, non comme des spectres attachés à leurs pas, mais comme des soutiens dans leur propre effort pour réduire la furie de leurs passions criminelles.

Nous ne demandons rien de plus.

Et quand tout cela sera fini, donne aux victimes de vivre, Seigneur, hommes parmi les hommes, et que la paix revienne sur notre pauvre terre, paix pour tous les hommes de bonne volonté et pour tous les autres.

Cette prière vient des archives d’un camp de concentration en Allemagne. Elle est citée dans « Prière vivante » du métropolite Antoine Bloom (éd. du Cerf). Elle n’est pas sans ressemblance avec le testament du bienheureux Christian de Chergé.

 

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