SAINT-SULPICE PAS À PAS

Pour vous permettre de préparer une visite de l’église Saint-Sulpice, nous vous proposons ci-dessous un historique du monument préparé par l’équipe de nos guides bénévoles.

Les Origines

Le faubourg Saint-Germain où se trouve l’église Saint-Sulpice était, au Moyen-âge, un espace essentiellement rural, extérieur aux limites du Paris d’alors. L’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, fondée en 542 par le roi mérovingien Childebert, fils de Clovis, s’y dressait, comme son nom l’indique, au milieu des prairies des bords de la Seine.

Un village se développa peu à peu aux abords de l’abbaye et du site de la Foire Saint-Germain qui se tenait à proximité deux fois par an. Il eut d’abord une chapelle dédiée à saint Pierre qui a donné son nom à la rue des Saints-Pères. L’abbaye le dota ensuite d’une église paroissiale qui, reconstruite plusieurs fois, est à l’origine de l’église actuelle,

Cette église fut dédiée à saint Sulpice le bon. Ce grand évêque naquit en 570 a Vatan, en Berry, dans une famille d’origine gallo-romaine. Son père, opposé à sa vocation religieuse, l’envoya d’abord à Chalon-sur-Saône servir comme page le roi franc Gontran, petit-fils de Clovis, puis le garda auprès de lui pour gérer l’exploitation familiale. Sulpice dut attendre d’avoir quarante ans pour que son père accepte de le laisser rejoindre le clergé de Bourges, ce qui fait de lui le modèle des vocations tardives. En 618, il fut appelé à Paris par le roi Clotaire II, neveu de Gontran, qui en fit l’aumônier de ses armées, le premier en France à exercer cette fonction. Six ans plus tard, le peuple de Bourges le demanda comme évêque. Il se fit apprécier par sa piété, sa bonne administration et son souci des pauvres. Il mourut le 17 janvier 647 dans l’abbaye de la Nef qu’il avait fondée près de Bourges. Sa réputation de sainteté est attestée par le grand nombre des églises auxquelles on a donné son nom. Tout naturellement, en édifiant à sa porte une église paroissiale, l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés la plaça sous le patronage de ce grand serviteur des rois mérovingiens à qui elle devait son origine et dont elle abritait les tombes.

On peut voir encore dans les sous-sols de l’église actuelle le bas des murs et des piliers de celle qui l’a précédée sur le même emplacement. C’était une humble église de campagne dont les vestiges les plus anciens — la base du clocher — semblent remonter au XIIe siècle. Après les agrandissements réalisés au XIVe siècle, puis au XVe et de nouveau en 1615 et en 1631, elle avait encore des dimensions modestes : 56 m. de long sur 27 m. de large, à peine le quart de la surface au sol du Saint-Sulpice actuel qui reflète un monde tout différent, en rupture complète avec le passé médiéval.

En mettant fin aux guerres de religion et a leur cortège de misères, Henri IV et Sully avaient libéré le dynamisme français. Au cours du demi-siècle qui recouvre le règne de Louis XIII et la régence d’Anne d’Autriche (de 1610 à 1661), les gouvernements de Richelieu et de Mazarin ont consolidé l’ordre public et favorisé le progrès économique. Grâce aux victoires de Condé et de Turenne sur l’Autriche et l’Espagne, la France est devenue la première puissance de l’Europe. Dans le monde des lettres, le renouveau de la pensée et du sentiment a entraîné celui de l’expression et donné naissance au classicisme : Corneille a écrit Le Cid en 1636, Horace et Cinna en 1640. En 1637, Descartes publia en français le Discours de la Méthode. La jeunesse, l’ardeur et la soif de clarté caractérisent toutes les productions d’une époque où, dans tous les domaines, on « cherchait l’ordre avec passion », pour reprendre l’heureuse formule appliquée par Yves Boiret à l’espace intérieur de l’église Saint-Sulpice.

En même temps, Paris se modernisait et débordait ses vieilles murailles. Pour désenclaver le faubourg Saint-Germain, le Pont-Neuf fut terminé en 1605 et la rue Dauphine ouverte en 1607. À la mort de Louis XIII, en 1643, tout était construit jusqu’à la rue des Saints-Pères. La paroisse, dont l’immense territoire coïncidait avec les domaines de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés dans les VIe, VIIe, XIVe et XVe arrondissements actuels, comptait plusieurs dizaines de milliers d’habitants. La décision s’imposa de remplacer la petite église gothique existante et de bâtir sur le même terrain un lieu de culte bien plus vaste. Ce n’était d’ailleurs pas une initiative isolée. Entre 1610 et 1660, vingt sanctuaires importants furent mis en chantier à Paris pour desservir de nouveaux quartiers ou satisfaire aux besoins de nouvelles communautés religieuses.

Les soixante premières années du XVIIe siècle furent aussi, pour l’Église de France, « un temps fort, une époque d’une beauté, d’une fécondité rares, aussi riche certainement, que les plus grands moments de la chrétienté médiévale, une ère de jeunesse, d’éclatant renouveau » (Daniel Rops). Dans la voie tracée par le Concile de Trente, une pléiade d’apôtres se révéla, « comme aucune époque n’en offre peut-être de comparable » (André Latreille). Saint Vincent de Paul, saint Jean Eudes, saint Jean-Baptiste de La Salle, créateur d’écoles pour les pauvres et fondateur des Frères des Ecoles chrétiennes, Pierre de Bérulle, maître de l’« Ecole française de spiritualité », Charles de Condren, son successeur à la tête de l’Oratoire, ont donné un nouvel élan à la foi catholique. Leurs noms sont intimement liés à l’histoire et à la spiritualité de Saint-Sulpice où leur souvenir est partout présent. Jean-Jacques Olier, le prêtre qui en a entrepris la construction, appartenait à ce groupe. Saint-Sulpice témoigne de la volonté d’évangéliser, du sens de l’action et de la profondeur spirituelle de cette extraordinaire génération chrétienne. La clarté de l’édifice, la référence constante à l’Ecriture, la place centrale donnée au Christ sont des éléments caractéristiques de ce qu’Henri Brémond a qualifié d’« âge d’or de notre histoire religieuse ».

Un projet ambitieux – des débuts difficiles (1642-1678)

Des noms à retenir :

  • le curé fondateur : Jean-Jacques OLIER
  • trois architectes : Christophe GAMARD, Louis LE VAU, Daniel GITTARD

En 1642, Jean-Jacques OLIER prend en charge la cure de Saint-Sulpice. La petite église paroissiale est vétuste. Elle fait un contraste choquant avec la splendeur du palais du Luxembourg bâti à proximité par Marie de Médicis. Malgré les agrandissements successifs, elle est trop exiguë pour accueillir la population d’un territoire en voie d’urbanisation rapide. OLIER fait immédiatement décider la construction d’une nouvelle église.

Jean-Jacques OLIER (1608-1657) est une personnalité majeure du mouvement de la « Contre réforme », la réforme interne de l’Eglise et le renouveau catholique après la crise de la Réforme protestante et les guerres de religion, sous l’impulsion du concile de Trente. Ses écrits en font une figure marquante de l’Ecole française de spiritualité. Son œuvre marque encore la vie de l’Eglise en France

OLIER découvrit le sens de la vie chrétienne authentique à l’occasion d’un pèlerinage à Lorette. Il s’engagea d’abord avec saint Vincent de Paul dans une activité missionnaire. Il constata, avec Charles de Condren, que « le fruit des missions n’est que passager et se perd s’il n’y a pas de bons ecclésiastiques pour le conserver ». Il s’attacha dès lors à la formation du clergé. Ainsi naquit le séminaire de Saint-Sulpice, établi au voisinage de l’église dans des bâtiments construits par Lemercier de 1649 à 1651 là où se trouve la place Saint-Sulpice actuelle. La Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice fondée par OLIER dirige aujourd’hui des séminaires dans le monde entier.

Renonçant à la carrière ecclésiastique brillante à laquelle pouvait aspirer un cadet de la haute bourgeoisie parisienne, il avait accepté de devenir le curé d’une paroisse mal considérée, encore en partie rurale et marquée par les misères matérielles et morales caractéristiques des abords d’une grande ville. Il en fit en quelques années une paroisse modèle, connue pour sa piété. Voulant conduire ses paroissiens « à l’épanouissement de leur vie de baptisés », il mit l’accent sur l’enseignement du catéchisme, sur la prédication et sur la grandeur et la beauté des célébrations liturgiques. Ces objectifs inspirent encore aujourd’hui l’action de la paroisse. Le renom de Saint-Sulpice et du séminaire voisin explique que se soient développées dans le quartier les librairies religieuses et les boutiques d’objets de piété. L’appellation « art saint-sulpicien » se réfère à la qualité parfois médiocre de cette production.

J. J. OLIER dut cesser ses fonctions de curé en 1652. Il se retira au Séminaire. Il y mourut le 2 avril 1657. L’église dont il avait lancé la construction sortait à peine de terre, mais elle lui doit ses principales caractéristiques : une taille hors du commun, une noble simplicité et le soin d’y « mettre le mystère en pleine lumière ».

OLIER avait demandé le plan du nouveau sanctuaire à Christophe GAMARD, « voyer » de l‘abbaye de Saint-Germain-des-Prés. GAMARD est connu notamment pour s’être chargé de substituer, dans l’abbatiale, des voûtes gothiques à l’ancien toit de charpente de la nef et des bas-côtés. Il avait aussi dirigé les travaux du chœur de Saint-Eustache et construit la chapelle de l’Hospice des Incurables (aujourd’hui hôpital Laënnec). A Saint-Sulpice, il avait réalisé les derniers agrandissements de l’ancienne église.

Le plan qu’il proposa pour le nouvel édifice est celui de tous les grands sanctuaires français depuis l’an mil. Son originalité réside surtout dans ses dimensions, qui feront de Saint-Sulpice la plus vaste église de Paris. Le projet fut approuvé le 15 août 1645. La régente Anne d’Autriche, veuve de Louis XIII, vint poser la première pierre le 20 février 1646, accompagnée de son fils, le roi Louis XIV qui n’avait encore que huit ans.

Les travaux commencèrent par la chapelle de la Vierge, derrière l’ancienne église. GAMARD mourut en 1654, n’ayant achevé que le bas des murs de cette chapelle. Louis LE VAU (1612-1670), premier architecte du roi, futt choisi pour lui succéder. Mais il était trop absorbé par d’autres chantiers pour s’occuper sérieusement de Saint-Sulpice. Il poursuivit l’édification de la chapelle de la Vierge, en modifiant un peu le projet de GAMARD. La part qui lui revient dans l’inspiration des travaux réalisés après son départ est encore mal connue.

Daniel GITTARD (1625-1686), élève et collaborateur de LE VAU, à qui sont dus à Paris la nef et la façade de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, se vit confier le chantier. Les plans détaillés qu’il fournit en 1660 seront suivis sans modification notable jusqu’à l’achèvement de l’église (à l’exception de la façade). Il est donc, en fait, le véritable architecte de Saint-Sulpice. On lui doit, en particulier, le dessin très original des voûtes, leur profil en « chaînette » et les immenses fenêtres qui se développent en pénétration au-dessus de l’entablement des grandes arcades.

L’espace intérieur de Saint-Sulpice en fait un bel exemple du style classique français du XVIIe siècle. L’église n’appartient pas pour autant au « siècle de Louis XIV », car le Roi Soleil, né en 1638, n’a pris en main les leviers de commande qu’à vingt-trois ans, en 1661, à la mort de Mazarin. Tout va refléter dorénavant la somptuosité et l’apparat de Versailles. Saint-Sulpice échappe, à tous égards, aux conventions qui s’imposeront alors.

GITTARD ne put construire lui-même que le chœur, avec les beaux vitraux installés là en 1672 et 1673, et le croisillon nord du transept. En 1678, la paroisse fit faillite. Les travaux durent être interrompus. Ils allaient rester suspendus quarante ans. Pendant cette période, le chœur de la nouvelle église se raccorderait obliquement, tant bien que mal, a la nef de l’ancienne, deux fois moins haute et deux fois moins large, avec un dénivelé de quatre mètres.

 

L’achèvement de l’église — sauf la façade
(1719-1745)

Des noms à retenir :

  • le curé qui acheva l’ouvrage, Jean-Baptiste LANGUET DE GERGY
  • un architecte décorateur, Gilles OPPENORD
  • deux sculpteurs, René-Michel SLODTZ et Edme BOUCHARDON

Les difficultés financières qui avaient interrompu la construction en 1678 furent surmontées grâce à l’infatigable Jean-Baptiste LANGUET DE GERGY (1675- |1750), nommé curé de Saint-Sulpice en 1714, un an avant la mort de Louis XIV. Plusieurs dizaines de résidences somptueuses avaient été édifiées, entre temps, du carrefour de la Croix-Rouge à l’esplanade des Invalides sur des terrains ayant appartenu a l’Université (le « Pré-aux-Clercs » ou à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Le nouveau curé avait là des paroissiens fort riches dont il réussit à susciter la générosité, avec celle des autres habitants du faubourg Saint-Germain. Il obtint le droit d’organiser une loterie qui rapporta beaucoup. Les travaux de l’église purent reprendre en 1719.

Le chantier fut confié à un élève de Jules-Hardouin Mansart, Gilles-Marie OPPENORD (1675-1742), directeur des bâtiments du duc d’Orléans (qui résidait au Luxembourg) et surtout connu comme ornemaniste. Il eut le rare mérite de conserver pour ce qu’il avait à construire – la croisée du transept, le croisillon sud, la nef et les bas-côtés — les plans dressés soixante ans auparavant par GITTAFD, quoiqu’ils fussent d’un style fort éloigné de son propre goût (qui le portait plutôt vers le genre rocaille). C’est ce qui donne à l’espace intérieur de Saint-Sulpice sa sobriété classique et son étonnante unité.

Ce qui subsistait de l’ancienne église fut peu à peu arasé, au fur et à mesure de la progression des travaux. Le croisillon sud et son portail furent achevés en 1723, le portail nord et les bas-côtés en 1724, la coupole surbaissée de la croisée en 1727 et la voûte de la nef en 1731. La décoration intérieure fut terminée la même année. C’est également à cette date qu’il fallut démolir la tour clocher mise en place a la croisée du transept par OPPENORD en 1725, Son poids excessif compromettait la solidité de l’ensemble. C’est peut-être pour cette raison qu’il fut alors déchargé de son mandat d’architecte, pour ne conserver que celui de décorateur.

Pour l’ornementation, on fit appel à deux des frères SLODTZ : Sébastien-Antoine (1695-1754) et Paul-Ambroise (1702-1758), fils d’un sculpteur du roi venu d’Anvers. Ils se montrèrent des exécutants habiles des projets d’OPPENORD.

Edme BOUCHARDON (1698-1762), l’auteur de la célèbre Fontaine des Quatre Saisons de la rue de Grenelle, reçut la commande des statues adossées aux piliers qui entourent le chœur : le Christ à la colonne, la Vierge des douleurs et huit apôtres. Il réalisa aussi une statue de la Vierge en argent qui disparut à la Révolution mais dont l’église possède une réplique.

Jean-Baptiste LANGUET DE GERGY ne quitta Saint-Sulpice qu’en 1748, après avoir été curé trente quatre ans. Il eut la joie d’assister à la consécration solennelle de l’église le 30 juin 1745, quatre-vingt-dix-neuf ans après la pose de la première pierre. Les paroissiens reconnaissants lui firent élever un magnifique tombeau dans la chapelle dédiée à son saint patron.

 

 

Une façade et de nouveaux embellissements (1745-1789)

Des noms à retenir:

  • trois architectes, Jean-Nicolas SERVANDONI, Jean-François CHALGRIN, Charles de WAILLY.
  • quatre sculpteurs, Michel-Ange SLODTZ, Jean-Baptiste PIGALLE, Louis-Simon BOIZOT, Louis-Philippe MOUCHY

A la fin des travaux d’OPPENORD, il manquait encore à l’église une façade et des éléments importants du mobilier et du décor intérieur.

La construction de la façade principale fut l’objet d’un concours lancé en 1739, remporté par l’architecte d’origine florentine Jean-Nicolas SERVANDONI (1695-1766) En 1729, LANGUET DE GERGY lui avait déjà confié la restauration de la chapelle de la Vierge. Son projet, inspiré, semble-t-il, par l’œuvre de Sir Christopher Wren à Saint-Paul de Londres, consistait à placer devant l’église un massif à dominante horizontale, essentiellement décoratif, sans grand rapport stylistique ou même fonctionnel avec l’édifice auquel il donne accès. SERVANDONI en édifia la partie centrale, formée d’un péristyle grandiose et d’une loggia à l’italienne qui le surmonte. Mais il ne put exécuter le couronnement qu’il avait prévu, un fronton triangulaire flanqué de deux clochetons. Les travaux restèrent vingt ans en suspens.

La construction de la façade fut reprise par OUDOT de MACLAURIN, désigné après un nouveau concours. A partir de 1766, il bâtit deux tours jumelles, dont celle qui existe encore du côte du sud (à droite, quand on regarde la façade). Il plaça entre elles quatre dés de pierre destinés à recevoir quatre grandes statues pour meubler l’espace entre les deux tours, une excellente idée qui n’eut malheureusement pas de suite.

Avant même l’achèvement des tours, on jugea nécessaire de leur donner plus de corps et plus de hauteur, avec un style mieux assorti à celui du reste de la façade. C’est Jean-François CHALGRIN (1739-1811), connu aujourd’hui surtout comme l’architecte de l’Arc de Triomphe de l’Etoile, qui en fut charge. A partir de 1776, il exécuta le travail demandé sur la tour nord, celle de gauche, qui vient d’être restaurée. La Révolution empêcha qu’il en fît autant sur l’autre tour. Elle resta moins haute de cinq mètres, et son décor sculpté demeura à l’état d’ébauche.

CHALGRIN aménagea, dans le plus pur style Louis XVI, les deux chapelles situées à la base des tours. Il donna aussi le dessin du buffet appelé à recevoir, sur l’élégante tribune construite par SERVANDONI au revers de la façade, l’orgue commande au grand facteur François-Nicolas C LICQUOT (1732-1790).

C’est Charles de WAILLY (1729-1798), l’un des auteurs du théâtre de l’Odéon, qui assura la reconstruction de la chapelle de la Vierge après l’incendie de la Foire Saint-Germain en 1762. Il fournit aussi, en 1788, le dessin de la chaire. La somptuosité de ces deux réalisations contraste avec la sobriété qui caractérise, d’une manière générale, l’ornementation de l’église Saint-Sulpice.

Le décor très soigné des diverses parties de la façade fut exécuté par trois excellents sculpteurs qui mériteraient d’être mieux connus. Les charmants bas-reliefs symbolisant, dans le péristyle, les vertus théologales et les vertus cardinales sont l’œuvre de René-Michel, dit Michel-Ange, SLODTZ (1705-1764), le plus jeune des frères SLODTZ, qui n’était pas encore intervenu dans l’église. On lui doit aussi le mausolée de LANGUET DE GERGY et l’admirable bas-relief en bronze doré des Noces de Cana devant l’autel de la chapelle de la Vierge. Les sculptures placées dans les chapelles du bas des tours, celle du viatique au sud et le baptistère au nord, ont été réalisées respectivement par Louis-Philippe MOUCHY (1734-1801) et Louis-Simon BOIZOT (1743-1809), à qui est due aussi la statue de saint Jean-Baptiste dans la chapelle de ce nom. Ces deux sculpteurs sont conjointement les auteurs des quatre statues colossales des évangélistes placées aux quatre angles du dernier étage de la tour nord.

Jean-Baptiste PIGALLE (1714-1785) a sculpté en marbre blanc la statue de la Vierge dans la chapelle absidiale et les soubassements des deux grands bénitiers qui sont, dans l’église, les seuls exemples du style rocaille en faveur au XVIIIe siècle.

De cette même époque datent aussi plusieurs ensembles de boiseries remarquables, dans la chapelle de l’Assomption, dans celle du Sacré-Cœur (la première à Paris consacrée à cette dévotion), et dans la sacristie où elles ont été dessinées par OPPENORD.

Le gnomon astronomique, installé dans le transept en plein accord entre le curé et les astronomes de l’Observatoire de Paris alors en construction sur le territoire de la paroisse, date de 1743. C’est un exemple notable d’entente entre la science et la religion, de respect mutuel de la raison et de la foi.

L’époque révolutionnaire (1789-1802)

Un nom à retenir :

  • un curé courageux, Antoine-Xavier MAYNEAUD DE PANCEMONT

La Révolution française interrompit la construction de la façade. On enlever les échafaudages de la tour sud, qui ne fut jamais terminée.

La politique fit à Saint-Sulpice une entrée fracassante en décembre 1790 lorsque Camille Desmoulins voulut y faire célébrer son mariage. Antoine-Xavier MAYNEAUD DE PANCEMONT (1756-1807), curé de la paroisse, déclara ne pouvoir conférer un sacrement de la religion catholique à un homme qui la rejetait publiquement. Il s’inclina cependant devant une décision du comité ecclésiastique de l’Assemblée Nationale lui ordonnant de faire procéder a ce mariage. Les historiens ont note que C. Desmoulins provoqua, moins de trois ans plus tard, la mort sur l’échafaud de son témoin Brissot, et que lui et son épouse furent guillotinés en avril 1794 sur l’ordre de Robespierre, autre témoin a leur mariage.

Le 9 janvier 1791, une foule se pressait clans l’église pour voir si le curé de Saint-Sulpice allait prêter serment à la Constitution civile du Clergé, comme ce texte le prescrivait. M. DE PANCEMONT estimait que « son honneur et sa conscience » le lui interdisaient. Il prêcha sur la charité comme il l’avait annoncé, puis il quitta la chaire sans parler du serment. Des perturbateurs le rappelèrent bruyamment à l’ordre sans réussir à le fléchir, et des scènes d’émeute éclatèrent dans l’église. Les chefs révolutionnaires avaient cru pouvoir compter sur l’exemple des prêtres de Saint-Sulpice pour rallier le clergé de Paris à leur politique de mise en tutelle de l’Eglise. Ils avaient sous-estimé la solidité de leur attachement à la papauté.

Un curé constitutionnel prit la place de M. DE PANCEMONT le 1er avril 1791. Mais Saint-Sulpice cessa bientôt d’être un sanctuaire pour devenir surtout un lieu de réunions publiques. Son emplacement, su clarté et ses dimensions s’y prêtaient. C’est ainsi que le 2 septembre 1792, la section du Luxembourg de la Commune de Paris obtint, par intimidation, d’une assemblée convoquée dans l’église, la décision d’exécuter sur le champ tous les prêtres insermentés détenus dans le quartier. Les « patriotes » allèrent directement au couvent des Carmes appliquer cette sentence inique. On releva le lendemain 114 cadavres.

Un autre événement retenu par l’Histoire est le banquet de 750 couverts offert dans l’église aux généraux Bonaparte et Moreau le 6 novembre 1799, trois jours avant le coup d‘Etat du 18 brumaire.

Saint-Sulpice avait été désaffectée en février 1793, avant même la suppression du christianisme en France par un décret de novembre 1793. On y célébra pendant quelques mois le culte de la Raison, puis, d’avril a juillet 1794, celui de l’Etre Suprême, encore attesté par une inscription presque effacée, en haut de la porte principale : « Le peuple françois reconnoît l’Etre Suprême et l’immortalité de l’âme ». De 1797 a 1801, le Directoire la céda aux « théophilanthropes » qui en firent le temple de la Victoire.

Entre temps, le maitre-autel avait été détruit, les autels des chapelles, les stalles, les statues, les tableaux et les cloches enlevés, les objets de valeur pillés, les sépultures des cryptes violées et des milliers d’ossements répandus pêle-mêle sur le sol. Les sculptures inamovibles restèrent en place, mais plusieurs furent mutilées pour effacer leur caractère religieux. Tel fut le cas notamment des statues colossales des quatre évangélistes au dernier étage de la tour nord. Ne survécurent intacts que les vitraux, l’orgue (grâce à des scellés fictifs apposés sur la porte d’accès à la tribune par un souffleur ingénieux), la chaire (utile aux orateurs politiques), le gnomon et la balustrade du chœur, considérée comme étant inséparable de cet appareil scientifique.

 

 

Derniers embellissements (depuis 1802)

Des noms à retenir :

  • le curé qui redonna sa noblesse à l’église, Charles DE PIERRE
  • un grand orfèvre, Louis-Isidore CHOISELAT
  • un grand facteur d’orgues, Aristide CAVAILLÉ-COLL
  • le peintre Eugène DELACROIX

Le curé nommé après la signature du concordat de 1802 qui redonnait en France une vie normale à l’Eglise catholique fut Charles DE PIERRE (1762-1836). Il s’employa à remettre dans un état décent l’église où, en 1804, il allait accueillir le pape Pie VII, à Paris pour le couronnement de Napoléon. Il resta curé de la paroisse jusqu’à sa mort.

M. DE PIERRE récupéra les statues qu’Alexandre Lenoir avait fait transporter dans l’ancien couvent des Petits-Augustins, appelé à devenir le Musée des Monuments français. Il retrouva plusieurs tableaux. Il racheta divers objets, y compris les boiseries de la chapelle du Sacré-Cœur, qui avaient été vendues, mais que l’acheteur n’avait pas encore enlevées. Il fit d’autres achats chez les brocanteurs. Il dut cependant attendre la Restauration, en 1815, pour être en mesure de rendre à Saint-Sulpice toute son ancienne dignité.

Il acheva de réparer les dommages causés à l’église par la Révolution en faisant construire, en 1824, un nouveau maître-autel de marbre blanc. Le grand bas-relief de bronze doré et tous les autres objets du même métal qui forment autour de l’autel un magnifique ensemble furent exécutés par l’orfèvre Louis-Isidore CHOISELAT (1784-1853), auteur du décor de la cathédrale de Reims pour le sacre de Charles X en 1824, dont les ateliers occupaient l’emplacement de l’actuelle mairie du VIe arrondissement. Le mobilier du sanctuaire fut ensuite complété par le grandiose pied du cierge pascal, dû à un autre orfèvre du quartier spécialisé dans les objets religieux, Placide POUSSIELGUE-RUSAND

C’est la municipalité de Paris qui, entre 1845 et 1875, commanda à dix-sept peintres en renom la décoration des murs du transept et de toutes les chapelles. De cette collection de peintures religieuses, souvent dégradées, se détache le magnifique ensemble réalisé de 1850 à 1861 par Eugène DELACROIX (1798-1863) dans la chapelle des Saints Anges, dont le célèbre « Combat de Jacob avec l’ange ». On doit citer aussi les quatre grandes fresques d’Eugène-Nicolas SIGNOL, dans le transept, et celles d’Emile LAFONT et d’Alexandre-Denis ABEL DE PUJOL dans deux autres chapelles.

Un autre apport majeur du XIXe siècle est le grand-orgue, chef d’œuvre du facteur Aristide CAVAILLÉ-COLL (18114-1899), qui agrandit et modernisa l’excellent instrument de CLICQUOT. L’orgue de Saint-Sulpice, inauguré en 1866 est célèbre dans le monde entier. Il eut notamment pour titulaires Charles-Marie WUDIR et Marcel DUPRÉ.

Le XXe siècle n’a rien retranché à l’église Saint-Sulpice, et il n’y a rien ajouté si ce n’est, en 1951, le Christ du Vendredi Saint de Louis DERBRÉ, dans la troisième chapelle à gauche.

Il reste à dire quelques mots de la place qui s’étend devant Saint-Sulpice. La façade de l’église actuelle se dressait à l’origine en bordure de la rue étroite qui la séparait du séminaire. Pour lui donner du recul, SERVANDONI avait proposé d’établir à cet endroit une place monumentale bordée de bâtiments d’un modèle uniforme, comparable, par exemple, à la place Vendôme. Ce projet n’eut pas de suite. Un seul des immeubles prévus fut construit, celui qui occupe le coin de la rue Saint-Sulpice et de la rue des Canettes et porte le numéro 6, place Saint-Sulpice.

Le séminaire fut fermé par la Révolution. Ses bâtiments furent détruits. On ne construisit rien à cet emplacement qui est devenu la place Saint-Sulpice actuelle. A l’époque de la Restauration, on bâtit au sud de la place un nouveau séminaire dans les jardins de l’ancien. L’élégant édifice construit par GODDE à cette fin fut repris par la Ville en 1905. Il abrite aujourd’hui un Centre des Impôts. Sous le Second Empire, la place fut ornée en son centre par la Fontaine des Orateurs Sacrés, due à VISCONTI, (surnommée la Fontaine des quatre point cardinaux car aucun des quatre grands évêques qui en occupent les côtés ne fut jamais fait cardinal).

Dans cette église, et dans ce quartier situé aujourd’hui au centre géographique de la capitale, règne toujours, pour le bonheur des Parisiens et pour la plus grande gloire de Dieu, le classicisme français, enrichi par les beaux apports des XVIIIe et XIXe siècles, y compris la façade, si heureusement restaurée au XXIe.

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