Le péché et le pardon (Père Ostier)

LECTURES :  Isaïe 43,18-19.21-22.24c-25,
Psaume 40,2-6.11-13,
Deuxième lettre aux Corinthiens 1,18-22,
Évangile selon Saint Marc 2,1-12.

Jésus était de retour à Capharnaüm, et la nouvelle se répandit qu’il était à la maison. Tant de monde s’y rassembla qu’il n’y avait plus de place, même devant la porte. Jésus leur annonçait la Parole. Arrivèrent des gens qui lui amenèrent un paralysé, porté par quatre hommes. Comme ils ne pouvaient l’approcher à cause de la foule, ils découvrirent le toit au-dessus de Jésus, firent une ouverture et descendirent le brancard sur lequel était couché le paralysé. Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : « Mon fils, tes péchés sont pardonnés. » Or, il y avait dans l’assistance quelques scribes qui raisonnaient en eux-mêmes : « Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » Saisissant aussitôt dans son esprit les raisonnements qu’ils faisaient, Jésus leur dit : « Pourquoi tenir de tels raisonnements ? Qu’est-ce qui est le plus facile] ? De dire au paralysé : ‘ Tes péchés sont pardonnés ’, ou bien de dire : ‘ Lève-toi, prends ton brancard et marche ’ ? Eh bien ! Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir de pardonner les péchés sur la terre, je te l’ordonne, (dit-il au paralysé), lève-toi, prends ton brancard et rentre chez toi. » L’homme se leva, prit aussitôt son brancard, et sortit devant tout le monde. Tous étaient stupéfaits et rendaient gloire à Dieu, en disant : « Nous n’avons jamais rien vu de pareil. »

Il y a beaucoup à recevoir de ce passage étonnant de l’Évangile de Marc que nous venons d’entendre, plus étonnant qu’il ne paraît au premier abord.

Mais il y a une première condition. Il nous faut reprendre conscience de la gravité du péché ! Oui, c’est nécessaire. Comment voulez-vous “glorifier Dieu” pour le pardon donné par “Le Fils de l’Homme” si vous ne savez plus ce qu’est le péché ?

Les scribes qui murmurent, eux, avaient au moins conscience de ce qu’il était et aussi de sa gravité. C’est en partie pour cela qu’ils réagissent comme ils le font :
Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ?

Mais, aujourd’hui, nous avons d’abord un problème avec le vocabulaire. Lequel?
Dans notre France actuelle, le mot “péché” s’est tellement usé qu’il sert parfois à la publicité… Quand quelqu’un exprime en public sa réprobation pour quelque chose de très mal, il parlera de violence, de saloperie, de crime mais il n’utilisera jamais le mot “péché”… C’est un signe.

Même en milieu chrétien le mot “péché” ne vise, bien souvent, que les “faiblesses” dont notre vie est parsemée, tissée. Alors, pensons-nous un peu honteusement, il est bien normal que Dieu nous les pardonne… Nous y avons droit… C’est tout de même Lui qui nous a créés avec ces faiblesses !
Mais non, le péché, quel que soit le nom qu’on lui donne n’est pas qu’une “faiblesse”. Essayons donc de reprendre conscience de sa nature et de sa gravité même si c’est un peu pénible. C’est nécessaire pour nous convaincre que le pardon, pas seulement celui que nous avons à nous donner parfois les uns aux autres, mais d’abord celui que nous avons à recevoir de notre Père des Cieux et du “Fils de l’Homme“, est quelque chose de vital pour chacun de nous et pour le monde entier.

Permettez-moi donc de vous entrainer dans un parcours en sept étapes sur le péché !!!

1) Commençons par une définition. Le Péché c’est un “Mal se comporter” par pensée ou par paroles, par action ou par omission. Il y a un “mal se comporter” intérieur, par exemple le désir envieux de ce qui appartient à notre prochain (1). Et il y a aussi un “mal se comporter” par omission, par exemple l’avarice individuelle ou collective, l’absence de vrai partage (l’avarice est un des sept péchés capitaux dans la tradition morale de l’Église).

2) Ajoutons maintenant une précision à cette définition. Le péché se conjugue avec la liberté mais il y a un bon et un mauvais usage de notre liberté intérieure. C’est difficile de ne pas le reconnaitre. Le péché est un “mal se comporter” dont nous sommes responsables, au moins en partie. Nous aurions pu ne pas nous y engager, au moins à un certain moment. Quand il n’y a eu aucune liberté intérieure dans un comportement mauvais et dans le processus qui y a conduit ce n’est pas un péché. Ce n’est pas le cas des violences commises en état d’ivresse…

Le péché est donc une libre défaillance de notre liberté. Il y a liberté mais aussi défaillance. Le péché n’est pas du tout un modèle de liberté comme certains le pensent quand ils font systématiquement l’apologie de la transgression…

3) Un corollaire de ce lien intime entre péché et liberté. Ce “mal se comporter” a toujours son commencement à l’intérieur de nous-mêmes, dans ce que la Bible nomme notre cœur. C’est ce que Jésus dit un peu plus loin dans St Marc : « C’est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les desseins méchants : débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, impudicité, envie, diffamation, orgueil, déraison. Toutes ces mauvaises choses sortent du dedans et souillent l’homme » (Mc 7,21).

4) Jetons maintenant un regard sur notre expérience intime du péché. Comment commence dans notre cœur, dans notre conscience, dans notre volonté ce “Mal se comporter”? Qu’est-ce qui se passe en nous en amont d’un acte ou d’une omission mauvaise ? C’est difficile à dire mais chacun peut chercher dans sa propre conscience car nous avons tous l’expérience du péché. Avançons prudemment. Il semble qu’au commencement de tout acte libre mauvais il y a souvent comme une impulsion involontaire, mais il y a aussi quelque chose comme une dérobade. Nous nous dérobons à notre propre conscience du bien et du mal. Nous arrêtons notre volonté sur un comportement mauvais qui certes était en germe en nous, mais en nous dérobant à une lumière qui nous habitait pourtant et qui le contredisait. Nous tournons le dos à la lumière. Attirés par quelque chose qui semble nous convenir ou ayant peur d’un engagement coûteux nous mettons comme un voile sur les exigences et les appels du Bien perçus par notre conscience. Nous nous déterminons nous-mêmes en écartant la lumière qui voulait nous attirer et nous guider ailleurs….

5) Et maintenant voici le plus difficile à comprendre et à accepter pour l’homme d’aujourd’hui. “Mal se comporter” touche Dieu et pas seulement les hommes qui en sont victimes. Pourquoi ? Parce que “Mal se comporter” contredit, s’oppose de fait (pas forcément de manière intentionnelle) à ce à quoi Dieu nous appelle par amour, pour notre propre bien et pour le bien des autres. C’est une des grandes leçons apprises par Israël grâce à la parole de ses Prophètes et transmises à l’Eglise par Jésus-Christ. Disons en très bref que le péché trahit la confiance que Dieu nous fait (2). Cette confiance qu’il nous fait en nous donnant par amour l’existence, la responsabilité de notre devenir individuel et collectif, le bien immense de l’adoption en Jésus-Christ. Nos péchés offensent l’amour et la confiance de Dieu.

6) Et ce “Mal se comporter” a des conséquences. Pas seulement hors de nous mais d’abord en nous. Nos péchés diminuent, dégradent notre ouverture à Dieu connu ou inconnu, notre relation à Dieu connu ou inconnu. Nos péchés tendent à diminuer et même à détruire en nous cet attrait pour le Bien absolu qui est en germe dans toute conscience humaine. Nous nous faisons donc du mal à nous-mêmes, au plus intime de nous-mêmes. Nous obscurcissons notre conscience morale et spirituelle. Nous prenons le risque de la fausser de plus en plus. Nous tendons à paralyser notre vraie liberté, celle qui nous a été acquise par Jésus-Christ pour grandir dans la vie d’enfant de Dieu, dans la responsabilité et dans l’amour.

7) Enfin, il ne faudrait tout de même pas le mettre au second rang, ce “Mal se comporter” intérieurement s’extériorise dans des actes ou des omissions qui entretiennent ou augmentent l’injustice et la souffrance dans le Monde. Chaque péché personnel retombe quelque part en souffrance. Le péché fait toujours souffrir, d’une manière ou d’une autre. Cela peut ne pas être dramatique comme les indélicatesses passagères entre époux ou entre amis. Mais soyons assez lucides pour reconnaître que nos actes mauvais ou nos omissions coupables font toujours des victimes quelque part dans le Monde.
Le péché éloigne le monde de Dieu, tend à effacer les traces de Dieu dans le monde. En augmentant la souffrance dans le monde, le péché rend plus difficile la foi en l’amour de Dieu. D’où sa gravité.

Je viens de beaucoup parler du “péché”. Mon intention n’est pas de vous accabler ni de vous faire vivre dans la culpabilité mais de redonner tout son relief au “Pardon des péchés”. Mon intention, au fond, est de vous aider à progresser et à vivre dans l’Action de Grâces ! Curieusement nous savons très bien que le pardon entre êtres humains est une affaire grave, parfois très difficile, très coûteuse, qui demande de la résolution, de l’intelligence et qui fait appel au meilleur de nous-même. Une affaire où l’offensé, parfois gravement, se détermine à se préoccuper de l’avenir de celui qui lui a fait du mal et place cette préoccupation avant la mémoire de la blessure qu’il a subie…. A l’opposé nous avons souvent tendance, hélas, à nous représenter le pardon de Dieu comme quelque chose d’automatique, d’impersonnel et comme l’effet facile d’une sorte de tolérance impuissante.
C’est une grave erreur.

Je voudrais très rapidement profiter de l’évangile d’aujourd’hui pour contredire cette vision un peu molle du pardon de Dieu. Le pardon de Dieu n’a rien d’une tolérance à l’égard du péché. C’est un instrument, si l’on peut dire, de lutte contre le péché et de rénovation de l’homme pécheur. Il procède d’un amour qui s’engage en faveur de l’avenir du pécheur et qui n’est pas sans efficacité.
C’est ce qui apparaît symboliquement dans la guérison de cet homme paralysé. Jésus a commencé par lui dire d’une manière surprenante : “Tes péchés sont pardonnés“. Ensuite il l’a guéri. De ce fait la guérison de cet homme devient comme une parabole vivante des effets du pardon communiqué par le “Fils de l’homme“.

On y voit que le pardon ne se réduit pas à un simple effacement des péchés!

  • Le paralytique est guéri. Le pardon de Dieu vient guérir notre cœur des effets nocifs de nos péchés. Jésus s’est parfois comparé à un médecin. Le pardon de Dieu vient restaurer la droiture de notre conscience.
  • Le paralytique retrouve la mobilité. Le pardon de Dieu renouvelle en nous l’élan vers ce qui est bon et vrai.
  • Le paralytique a la force de prendre son brancard et de marcher. Le pardon de Dieu nous donne la force d’assumer notre passé, de réparer ce qui peut être réparé, et de marcher maintenant en sa présence, dans la justice et la vérité.

Vous le voyez, le pardon de Dieu encore davantage que le pardon entre nous est un pardon créateur et qui ouvre sur un avenir meilleur (3).

C’est aussi, mystérieusement, un pardon coûteux pour Dieu lui-même.
C’est en se “livrant aux mains des pécheurs“, en en subissant les effets jusqu’à la Croix, en prenant vraiment en charge notre destin, que le Fils de l’homme a reçu du Père le pouvoir de pardonner les péchés sur la terre et ainsi de nous ouvrir l’avenir.

Etienne OSTIER

Paroisse Saint-Sulpice, dimanche 19 février 2012, 7ème dimanche – Année B

Notes

(1) Le “désir envieux“, c’est le sens de la notion de “convoitise” quand elle apparaît dans la Bible. Ainsi à la fin du Décalogue : « Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à ton prochain. ». Exode 20,17.

(2) Cette image de la trahison apparaît avec le prophète Osée qui compare pour la première fois l’amour de Dieu pour Israël avec un amour nuptial. (Cf. Osée 5,7 ; 6,7 avec l’arrière-plan de Osée 1-3). On lit en Jérémie 3,20 : « Mais comme une femme qui trahit son compagnon, ainsi m’avez-vous trahi, maison d’Israël, oracle de Yahvé ».

(3) C’est très clair dans le beau passage du livre d’Isaïe que nous avons entendu dans la première lecture :  « Ne vous souvenez plus d’autrefois, ne songez plus au passé. Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? Oui, je vais faire passer une route dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. (…) Mais moi, oui, moi je pardonne tes révoltes, à cause de moi-même, et je ne veux plus me souvenir de tes péchés».

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