Choisir pour demeure l’amour du Christ (P. Ostier)

6ème  dimanche de Pâques – Année B (13 mai 2012)

9Comme le Père m’a aimé, moi aussi, je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour.
10Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi j’ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour.
11Je vous ai parlé ainsi pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète.
12Voici mon commandement : que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés.
13Personne n’a de plus grand amour que celui qui se défait de sa vie pour ses amis.
14Vous, vous êtes mes amis si vous faites ce que, moi, je vous commande.
15Je ne vous appelle plus esclaves, parce que l’esclave ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai entendu de mon Père.
16Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et institués pour que, vous, vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure ; afin que le Père vous donne tout ce que vous lui demanderez en mon nom.
17Ce que je vous commande, c’est que vous vous aimiez les uns les autres.

Évangile selon Saint Jean 15,9-17.

Qu’est-ce qui nous fait agir? Qu’est-ce qui nous pousse à travailler, à nous fatiguer, à chercher, à prévoir? Quelle force nous meut de jour en jour, d’année en année tout au long d’une vie qui passe si vite?
L’instinct de conservation propre à tous les vivants avec ses nombreux mécanismes d’auto-défense? Oui, pour une part. L’attrait du plaisir qui, lui aussi, est commun à tous les vivants? Oui, cela aussi peut être très fort en nous. L’attrait de l’argent et le désir d’en gagner toujours plus? Oui, cela n’est pas rare. Le désir d’être dans les premiers et de se faire un nom dans un domaine ou dans un autre, dans un groupe ou dans un autre? Oui, soyons francs, cela ne nous est pas étranger. La jalousie et la peur? La Bible voit dans ces réactions les ressorts cachés de bien des histoires dramatiques.

Mais il ne faut pas être systématiquement pessimiste sur l’homme et sur les ressorts de son existence. Il y a aussi d’autres motivations qui peuvent nous pousser en avant. J’en énumère quelques-unes. Le désir de bien faire. Le désir de connaître, le désir de comprendre. Le désir d’être aimé et d’aimer. Le désir d’échanger. Le désir de donner la vie. Le désir de créer. Le désir de faire vivre des personnes ou des entreprises. Le désir d’incarner dans les affaires du monde certaines «valeurs» auxquelles nous croyons. Oui, tout cela aussi nous motive à des degrés divers et c’est en consonance avec ce que la Bible nous révèle de la vocation de l’être humain.

Mais, ce matin, écoutons de nouveau Jésus-Christ dans cette exhortation qui fait suite à l’allégorie de la vigne et des sarments. À quelle motivation ultime nous appelle-t-il? À quelle force nous demande-t-il d’avoir surtout recours? Vers quelle manière d’exister et de vivre nous guide-t-il?
Nous connaissons bien le vocabulaire qui domine dans cette exhortation: le vocabulaire de l’amour. Il apparaît neuf fois dans les quelques lignes lues aujourd’hui! Mais, attention, nous avons souvent tendance à diminuer la portée de ce vocabulaire quand nous l’entendons à l’église! Nous n’y entendons bien souvent qu’un ordre, qu’une obligation, l’obligation d’aimer notre prochain et de nous rendre utile.
Certes ce service des autres est très important mais il n’est pas le tout de la manière d’exister et de vivre que Jésus nous offre par sa vie, par sa parole et par sa présence actuelle.
Profitons donc de ce que Jésus nous révèle ce matin, pour élargir notre horizon et, par là, pour mieux mettre l’amour à la manière du Christ au centre de nos vies!
La meilleure manière d’élargir notre horizon c’est peut-être de nous rendre très attentifs aux deux premières phrases qui introduisent l’enseignement de Jésus que nous venons de lire.

La première, c’est: «Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés» (Jn 15,9).
La deuxième, c’est: «Demeurez dans mon amour».

«Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés.»

Vous le voyez, tout commence pour Jésus par un amour qu’il reçoit, l’amour inouï, l’amour incréé, l’amour inépuisable, l’amour à la fois particulier et universel, l’amour fondateur qu’il reçoit du Père dans l’éternité et dans le temps! L’amour qu’il nous donne vient après, vient comme un effet, une conséquence.
Réfléchissons. Deux formes de l’amour se dévoilent implicitement entre le Père et le Fils : l’amour qui donne et l’amour qui accueille. L’amour-don n’existe à l’origine que dans le Père et non dans le Fils. Le Fils commence par recevoir et non par donner. Il est d’abord vis-à-vis du Père amour-accueil. Il ne peut donner qu’en s’ouvrant totalement à l’amour qui le fait être, qui le fait vivre et qui lui donne une mission.
«Jésus a vécu toute sa vie terrestre dans la conscience de cet amour originaire, de cet amour fondateur du Père. Son existence au témoignage des Évangiles est accueil et disponibilité sans réserve à l’égard de cet amour. «Le Père m’a aimé». Ces mots reviennent au cours des entretiens et de l’ultime prière, comme l’expression d’une certitude fondamentale, qui constitue la toile de fond de toute sa vie et de tout son être.» (D’après D. Mollat, Saint Jean, maître spirituel, Beauchesne 1976, p. 122).

Et dans le passage de l’Évangile d’aujourd’hui Jésus réunit cet accueil et cette disponibilité à l’égard du Père en disant: «Je demeure dans son amour». Il nous livre ainsi le mystère de sa relation vitale au Père et de sa disponibilité sans réserve à son égard. «Il a gardé fidèlement les commandements de son Père».

Nous voici maintenant à même de mieux comprendre et de mieux répondre au grand appel de Jésus qui introduit l’enseignement d’aujourd’hui.

«Demeurez dans mon amour».

«Mon amour».

Bien entendu, c’est d’abord l’amour que j’ai pour vous et non pas l’amour que vous avez pour moi, Jésus. Je suis à votre égard un peu comme le Père est à mon égard. C’est d’ailleurs avec le Père et avec son amour que je vous aime. «Ce n’est pas vous qui m’avez choisi». J’ai à votre endroit l’initiative de l’amour. Je n’attends pas, pour vous aimer, pour tenir à chacun d’entre vous, pour tenir à votre salut et à votre accomplissement, que vous ayez déjà donné de l’amour. Je vous appelle un à un chaque jour. Tenir à chacun d’entre vous, c’est encore peu dire de l’amour qui m’habite. C’est en vous aimant plus que ma propre vie que je vous révèlerai l’amour dont le Père vous aime et dont je vous aime avec Lui. «Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis».

«Demeurez dans mon amour».

Que pouvons-nous donc entendre dans l’appel à «demeurer» dans cet amour-là, cet amour qu’a Jésus à notre égard et qui est encore plus inouï que l’amour du Père pour son Fils, Jésus-Christ ?

Une manière d’être et de vivre qui est en continuité avec la manière dont Jésus, quant à lui, «demeure dans l’amour du Père», mais avec quelques différences toutefois.
Ici l’image sous-jacente au verbe «demeurer » est celle d’une maison qui nous appellerait en quelque sorte à la choisir, à l’habiter et à y rester. (En français, le verbe «demeurer» a donné le mot «demeure»)..Saint Jean a curieusement joué sur ce double sens de «habiter» et de «rester» au début de son Évangile! Nous pouvons donc joindre ces deux sens pour l’appel de Jésus à «demeurer dans son amour».

Comment cela peut-il se faire? Comment peut-on «habiter» l’amour du Christ et y «rester»?
De deux manières distinctes mais indissociables.

  • La première manière c’est de croire à l’amour du Christ et de tenir fidèlement dans cette foi.C’est comme si le Christ nous disait: Croyez en moi. Croyez à mon amour pour vous. Accueillez-le. Tenez-le pour vrai. Tenez-le pour une source inépuisable. Tenez-le pour tout à fait actuel. Regardez-le pour personnel, communautaire et universel à la fois. Je vous appelle chacun par votre nom et je vous rassemble. Ouvrez vos esprits et vos cœurs à cette révélation. Laissez-vous imprégner par mon amour, par mes paroles, par ma vie, par ma relation au Père, par la mission que j’ai reçue de Lui. Exposez-vous à mon amour comme les feuilles d’un arbre s’exposent à la lumière du soleil. Attachez-vous à moi. Aimez-moi. Nourrissez-vous de moi. Adorez et aimez le Père qui se révèle en moi. Accueillez avec confiance la mission que je vous donne avec le Père.
  • La deuxième manière d’«habiter l’amour du Christ » c’est d’aimer à notre tour.
    «Habiter l’amour du Christ» ce sera faire rejaillir sur d’autres cet amour du Christ auquel nous nous exposons dans l’intime de la Foi. Ce sera nous dépenser les uns pour les autres avec une énergie puisée hors de ce monde visible, dans le Christ ressuscité d’entre les morts et, par lui, dans le Père. Car il est dans la nature de la bonté de se vouloir contagieuse. Il est dans la nature de l’amour de se vouloir contagieux! Aussi le Christ ne peut nous aimer sans désirer, sans vouloir nous rendre capables d’aimer à notre tour, et capables d’aimer à sa mesure à Lui, qui est inépuisable, active et sans autre motivation que le bien de l’être aimé.

«Mon commandement le voici, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». N’oublions pas la précision «comme je vous ai aimés». Ce «comme» ne nous appelle pas seulement à prendre modèle sur la manière d’aimer de Jésus, mais aussi à aller vers les autres en puisant notre énergie dans son amour à Lui, car «hors de Lui nous ne pouvons rien faire».

«Si vous êtes fidèles à mes commandements, vous demeurerez dans mon amour».
Est-ce que la fidélité au commandement de l’amour serait un préalable, une condition nécessaire pour recevoir l’amour du Christ? Non, mais il y a comme un lien de dépendance réciproque entre la fidélité au commandement de l’amour et le fait de «demeurer dans l’amour du Christ». On ne peut «rester» dans l’amour du Christ si on ne fait pas rejaillir cet amour sur d’autres. Mais, en positif, il y a une fécondité réciproque entre l’amour que l’on donne aux autres et la capacité de recevoir toujours mieux l’amour que le Père nous donne par Jésus-Christ. Dans ce domaine de la fidélité au «commandement» du Christ, plus on donne, plus on reçoit!

Que retenir de plus important pour aujourd’hui?

Peut-être ceci qui risque toujours d’être oublié. Jésus-Christ ne se contente pas de nous appeler à un comportement vraiment fraternel, de nous appeler à un comportement marqué par la bonté, le respect, l’accueil, l’attention, la disponibilité, la justice dans nos exigences à l’égard des autres, le pardon, l’espérance etc. En nous appelant à «demeurer dans son amour», il nous met aussi sur le chemin d’une recomposition radicale de notre régime alimentaire! Je le dis d’une manière un peu étrange mais qui est justifiée.

C’est que tout vivant a besoin de se nourrir! C’est une évidence pour la vie corporelle et pour la vie intellectuelle. Mais c’est également vrai pour toute action qui met les êtres humains en relation les uns avec les autres, ce qui est notre condition quotidienne tant que l’on est tant soit peu actif. Qu’est-ce qui va nourrir notre action, qu’elle soit familiale, professionnelle sociale ou politique? La question se pose d’autant plus quand nous voulons que notre action soit vraiment fraternelle, respectueuse des personnes, attentive à leurs besoins et à leurs capacités, protectrice des plus faibles, donnant au plus grand nombre les moyens de développer leurs talents, bref dominée de l’intérieur par l’amour de l’être humain et non par la recherche du gain ou du pouvoir, ou encore par le désir de se faire un nom!

Qu’est-ce qui va nourrir en particulier cette action quand elle se fait dans l’obscurité et parfois avec bien peu de reconnaissance? C’est une vraie question. Les personnes engagées dans l’action sociale en savent quelque chose. Il ne suffit pas d’avoir des valeurs élevées! Il faut encore nourrir l’élan fraternel qui, au quotidien, se heurte à bien des résistances intérieures et extérieures et aussi à bien des déceptions!

Or les nourritures purement humaines auxquelles nous avons naturellement recours pour refaire nos forces ne sont pas en général à la hauteur de cet élan fraternel, de sa durée et de ses épreuves. Elles s’usent. Nous en faisons tous l’expérience un jour ou l’autre. L’élan fraternel quand il cherche à durer et à être indépendant de l’attrait naturel de ses destinataires a besoin de se nourrir d’une manière qui lui soit appropriée. En nous appelant à «demeurer dans son amour» Jésus nous offre la nourriture qui est seule vraiment adaptée à «l’amour du prochain comme soi-même » tel qu’il nous en a montré le chemin.

Puissions-nous de plus en plus choisir prioritairement cette nourriture qui procède directement de l’amour inconditionnel du Père. Puissions-nous aussi mettre à leur juste place celles qui sont bonnes mais insuffisantes. Puissions-nous être libérés de celles qui finissent par produire des effets contraires aux valeurs que l’on professe.

Soyons heureux de cet appel que Jésus nous adresse à l’aube de chaque jour: «Demeurez dans mon amour»!

Etienne OSTIER

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