“Renoncer à soi-même” (P. Ostier)

Homélie pour le 24ème dimanche – Année B (16 septembre 2012)

LECTURES : Isaïe 50,5-9a, Psaume 114, Lettre de St Jacques 2,14-18, Évangile selon St Marc 8,27-35.

Je voudrais que nous fixions aujourd’hui notre attention sur ce qu’il y a de plus difficile à entendre dans le grand passage de l’Évangile que nous venons de lire :

– Non pas la profession de foi de Pierre : « Tu es le Messie ».
– Non pas l’annonce par Jésus qu’il va beaucoup souffrir et être rejeté par les autorités d’Israël…
– Mais ce qui se trouve presque à la fin du passage, ce que Jésus dit aussi bien à la foule qu’à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive… ».

C’est abrupt. C’est aussi dur à entendre pour nous aujourd’hui que cela a dû l’être autrefois pour ceux que Jésus avait rassemblés autour de lui. Sans doute une part de nous-même est tentée de placer aujourd’hui à cet endroit la réaction que Pierre a eue autrefois en entendant Jésus annoncer ce qui allait advenir au « Fils de l’Homme » : « Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches… ». De vifs reproches…, peut-être pas…, mais du moins des questions empreintes d’inquiétude : « Comment peux-tu à la fois nous aimer, attacher une grande importance à notre liberté et nous demander à chacun de « renoncer à lui-même et de prendre sa croix » ? Et tout d’abord qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire que de renoncer à soi-même et de porter sa croix ? Comment cela peut-il se mettre en pratique sans tirer un trait sur nos dispositions naturelles, sur nos goûts naturels et par suite tomber dans la tristesse ?

Je vais essayer de répondre à ces questions mais comme je ne veux pas être trop long, je vais surtout m’arrêter à la question du « renoncement »… Je vais le faire en ayant bien conscience qu’il ne faut pas amoindrir l’appel de Jésus, le banaliser, l’attiédir mais qu’il ne faut pas non plus l’interpréter d’une manière qui pourrait conduire ceux qui le prennent au sérieux à perdre le goût de la vie…

Une remarque importante pour commencer : la formulation de l’appel au « renoncement » est tout à fait surprenante quand on y réfléchit. Au baptême l’Église demande au Catéchumène, s’il s’agit d’un adulte, et aux parents quand il s’agit d’un petit enfant, de « renoncer à Satan, à ses œuvres et à ses séductions ». L’Église demande en quelque sorte de renoncer au mal, que ce soit avec un grand « M » ou un petit « m ». Ici Jésus demande de « renoncer à soi-même », ce n’est tout de même pas la même chose… ! Cela inclut certainement le renoncement à tout ce qui est mal mais c’est plus radical en quelque sorte et tout à fait surprenant…

Venons-en maintenant à la question principale :
À quoi Jésus nous appelle-t-il quand il met en avant cette exigence abrupte : “Renoncer à soi-même “? Chez les maîtres spirituels chrétiens il me semble que l’on a en général répondu ceci : Il ne s’agit pas d’abord de renoncer à ceci ou à cela en particulier mais de « renoncer à sa volonté propre… ». Je crois que cette réponse classique est profondément juste mais je pense qu’aujourd’hui avec la valeur quasi illimitée que le monde moderne accorde à la liberté individuelle, elle est devenue plus difficile à comprendre et donc plus difficile à admettre. Alors je vais vous raconter une histoire pour nous préparer à mieux entendre de quoi il s’agit !

Il y a une quinzaine de jours, un dimanche, je déjeunais en famille chez une de mes sœurs. Il y avait là, à table, un de mes petits-neveux, Elliot qui a à peine trois ans. Il y avait à côté de lui son père. À un moment donné du repas il y a eu un petit conflit entre Elliot et son père. Elliot n’était pas content de la portion de viande ou de légume, je ne sais plus, que son père avait mise dans son assiette. Et alors j’ai entendu notre Elliot, trois ans, dire par deux fois bien distinctement à son père : « C’est moi qui décide ! ». J’ai été stupéfait et cela m’a plongé dans toute sorte de réflexions. C’était la première fois de ma vie que j’entendais dans la bouche d’un enfant de trois ans une revendication aussi concise et aussi radicale de son supposé-droit à décider seul de ce qui lui convenait ou ne lui convenait pas ! Certes les psychologues disent à juste titre que c’est l’âge où l’enfant prend conscience de lui-même et s’affirme en opposition avec son entourage. Certes il y avait là aussi l’expression d’une volonté de toute-puissance qui est classique chez le petit enfant.

Mais, au-delà de l’enfant de trois ans, il m’a semblé entendre l’individu moderne et même, au-delà de l’individu moderne, « Adam et Ève » dans le récit de la Genèse ! Adam et Ève auxquels le Serpent a suggéré que le commandement de Dieu n’était pas digne de confiance et qu’ils seraient « comme des dieux » s’ils ne se référaient qu’à eux-mêmes pour décider de ce qui leur convenait, pour décider du bien et du mal !

Je n’ai pas entendu la réponse de mon neveu à son fils mais je me suis demandé dans les jours qui ont suivi quelle pourrait être une bonne réponse à cette revendication implicite chez un enfant d’une autorité absolue sur sa propre vie… « C’est moi qui décide… ! »
Ce n’était certainement pas une réplique en miroir du genre : « Non, c’est moi ton père qui décide…!».

Il me semble en effet que, même à des petits enfants, les parents peuvent faire sentir que leur autorité n’est pas autoritaire et que, eux aussi, obéissent même si c’est d’une autre manière. Ils n’ont pas à obéir à l’enfant mais ils obéissent à ce qui est bon pour l’enfant ! J’ai donc imaginé une réponse de ce genre : « Non, Eliot, c’est à nous, ton papa et ta maman, de décider de temps en temps pour toi car tant que tu es petit, nous savons mieux que toi ce qui te fait du bien et ce qui te fait du mal » (1). C’est d’ailleurs dans ce sens que les parents d’Eliot parlent habituellement à leurs enfants.

On pourrait croire qu’avec cette petite histoire d’enfant je me suis bien éloigné de la question qui nous préoccupe ce matin. Comment comprendre et recevoir cet appel abrupt que Jésus fait entendre à ceux qui désirent le suivre : « Si quelqu’un désire marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même…» ?
Il n’en est rien. Pourquoi cela ? Parce que nous sommes tous des enfants de Dieu mais aussi des enfants d’Adam et d’Ève !
Ainsi nous sommes tous comme imprégnés, consciemment ou inconsciemment, dans nos pensées et dans nos comportements de cette inclination à une autorité absolue, ultime, sur nous-même telle qu’elle émerge dans la parole de l’enfant. Je développe un peu le contenu de cette parole : « C’est moi, sous-entendu c’est moi seul, qui sais en dernier ressort ce qui me convient ici et maintenant et qui en décide… ! ».

Eh bien c’est d’abord à cette inclination à une autorité absolue sur nous-même et à ses effets que Jésus nous demande de renoncer pour le suivre, pour le suivre, lui, et non pas n’importe qui ! Mais cette inclination est tellement ancrée en nous que, d’une certaine manière, elle se confond avec nous-mêmes. Et c’est pour cela que Jésus peut formuler son appel d’une manière si abrupte : « Renonce à toi-même » !

Je m’explique encore un peu sur ce renoncement auquel Jésus nous appelle car il y a danger à mal l’interpréter. C’est vrai que Dieu nous a donné autorité sur nous-mêmes et sur notre devenir en nous créant avec le grand don de la liberté. Cette autorité nous avons à l’exercer avec sagesse, discernement et responsabilité. Jésus-Christ ne nous appelle pas du tout à y renoncer et encore moins à nous en démettre entre les mains des autorités de ce monde ! Mais il nous appelle à ne pas en faire une autorité absolue, ce qu’elle ne peut pas être sans se corrompre. Il nous appelle à exposer chaque jour notre petite part d’autorité personnelle, notre volonté, notre liberté au grand soleil du Père en qui seul se trouvent la source et la mesure de ce qui est bon, vrai, juste, sage et aimant. Un grand soleil qui se révèle déjà dans le sanctuaire de notre conscience morale mais qui se révèle encore davantage par les Prophètes d’Israël et éminemment dans la vie et l’enseignement de Jésus-Christ !

Il ne s’agit donc pas de tirer un trait sur nos goûts naturels, sur nos dispositions naturelles, sur nos intérêts légitimes ; il s’agit de ne pas en faire la règle ultime de nos choix. Il s’agit à la suite de Jésus-Christ de nous offrir chaque jour au Père c’est-à-dire de nous mettre à sa disposition d’une manière radicale, sans tirer un trait sur nos goûts, nos dispositions et nos engagements en cours mais en étant prêts cependant à aller dans un autre sens que celui où nous portent ces goûts et ces dispositions. C’est un vrai renoncement !
Nous ne sommes de bons juges de ce qui nous convient que quand nous nous exposons d’une manière ou d’une autre à cette lumière de Dieu. Au fond Jésus en nous demandant de renoncer à nous-même nous appelle à faire descendre chaque jour dans nos pensées et dans nos comportements la prière qu’il nous a apprise et que nous disons chaque matin et chaque soir :

Notre Père,
Que ton nom soit sanctifié,
Que ton règne vienne,
Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel
.

« Non, Père, ce n’est pas moi qui déciderai seul de mes pensées et de mon comportement, de suivre ou ne pas suivre mes dispositions naturelles et mes engagements actuels. Je veux avec ton fils Jésus-Christ faire l’offrande de ma volonté à la Tienne. Puisses-tu unir mes pensées à ses pensées, mon comportement à son comportement, ma volonté à la sienne, que ce soit dans les petites choses ou les grandes choses. Que ce soit dans les choses qui me plaisent ou dans les choses qui me font souffrir…».

Etienne OSTIER

(1) Il y a une différence appréciable entre dire en soi-même ou dans un groupe : « C’est moi qui décide ! » ou bien dire : « C’est à moi de décider… » La deuxième formulation laisse entendre une responsabilité à assumer alors que la première laisse surtout entendre de l’autoritarisme.

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