Prier pour les défunts

[Saint-Sulpice, 2 novembre 2012. Messe pour les défunts)

Quand on a perdu une personne proche, au début, on pense très souvent à elle. C’est souvent une très grande souffrance.

Des personnes qui ont perdu un conjoint vous en font la confidence : « Je pense toujours à lui, à elle. C’est là. » Ils font un geste pour montrer leur poitrine. C’est comme s’ils avaient le cœur enserré dans un étau, en permanence.

Souvent, avec le temps qui passe, la paix revient. On se souvient des bons moments. Il nous arrive de penser à nos défunts avec un certain amusement. Si on a perdu ses vieux parents, on se rappelle comment ils étaient à l’âge qu’on a maintenant. On est en train de devenir un peu sourd. On se rappelle que, pour eux, au même âge, c’était la même chose. Ils faisaient sans cesse répéter et cela nous agaçait un peu. On en est au même point. On se reproche de ne pas avoir été assez compréhensif… Ce qui les mettait de mauvaise humeur nous met de mauvaise humeur à notre tour. Heureusement, ils nous ont montré le bon exemple. Quand quelque chose les contrariait, ils savaient le dire. Ils savaient aussi se moquer d’eux-mêmes. Ils nous disaient : « Tu vois comment c’est quand on devient vieux. »

Il y a ceux qui sont décédés beaucoup trop jeunes. Leur mort a été un malheur irréparable. Pourtant, les années passent. Notre vie continue. Parfois, on se reproche de ne plus penser très souvent à eux. Il faut le 2 novembre pour que l’on se souvienne. On repasse dans la tête leurs noms, les dates, les souvenirs. On se dit que la vie passe vite et que, nous aussi, nous allons vers la mort. Vient un âge où l’on se dit qu’on a fait largement plus que la moitié du chemin.

Autrefois, la pensée de la mort était omniprésente. Il est vrai qu’il arrivait très souvent qu’une personne en bonne santé soit frappée par une maladie qu’on ne savait pas soigner et décède en quelques jours.

Nous connaissons tous des villages où le cimetière est autour de l’église. Chaque fois que l’on vient prier, on passe devant les tombes. Autrefois, même en ville, on s’arrangeait pour se faire inhumer près d’une église. Si la place manquait à proximité, on se faisait inhumer sous le bâtiment lui-même. Entre le début de la construction de notre grande église en 1646 et son achèvement à la veille de la Révolution française, il y eut ainsi plus de 10 000 personnes à se faire inhumer dans nos cryptes. Au XIXème siècle, dans un souci d’hygiène, on évacua la plupart des ossements qui s’entassaient. C’était l’époque où l’on commençait à écarter les cimetières du centre des villes.

Est-ce bon ou mauvais de penser aux défunts ? Une idée aujourd’hui répandue est qu’il faut savoir faire son deuil. Pour cela, on a besoin de rites. Il faut des cérémonies. On rend hommage aux défunts. On exprime sa souffrance et sa révolte. Après, nous explique-t-on, on passe à autre chose. Vivre parmi les rites des défunts, ou, simplement, vivre en pensant à eux, certains disent que ce n’est pas bon. Les morts appartiennent au passé, nous disent-ils. Quant à nous, notre mort viendra bien trop vite, entre les deux, dans le présent, il faut vivre. Cette façon de voir serait juste si la mort était la fin de tout.

Au temps du Christ, même parmi les juifs, beaucoup voyaient les choses ainsi. Mais Jésus s’est affronté à eux. Il a tenté de leur expliquer leur erreur. Si les patriarches et les prophètes étaient disparus à tout jamais, cela voudrait dire que les promesses que Dieu leur avait faites auraient été vaines pour eux. Mais Dieu n’abandonne jamais qui est son ami. « Il n’est pas le Dieu des morts mais le Dieu des vivants » (Mt 22,32).

Jésus a fait mieux que de donner des explications. Trois fois, il a utilisé sa Puissance divine pour faire revenir un mort à la vie.

Une première fois, c’était une petite fille, dans le secret de la maison de ses parents. Jésus avait fait comprendre que la mort est semblable à un sommeil. Il avait dit : « L’enfant n’est pas morte ; elle dort. » On se moquait de Lui, mais Il avait pris la fillette par la main et il l’avait fait lever de son lit mortuaire.

La seconde fois, c’était devant toute une foule, aux portes de ville de Naïm. On portait en terre un jeune homme qui était un fils unique et dont la mère était veuve. Jésus avait fait arrêter le cortège funéraire et il avait rappelé à la vie le fils de cette femme.

La troisième fois, le mort était décédé depuis plusieurs jours. On avait franchi cette limite au-delà de laquelle un corps se corrompt très visiblement. L’inhumation était faite. La tombe refermée. Le mort avait été l’ami de Jésus. On était à Béthanie, aux portes de Jérusalem. Jésus avait d’abord pleuré, comme peut le faire un ami qui a perdu son ami. Il avait ensuite élevé la voix : «  Lazare, viens dehors ! »

Ces trois miracles du Christ nous aident à comprendre ceci : mourir, ce n’est pas cesser d’exister. Ceux qui sont morts, même si leur corps s’est défait, même s’il n’en reste absolument rien – des cendres dispersées au vent et qui ne sont plus, elles-mêmes, qu’un souvenir – même alors, ils existent. Leur personnalité subsiste dans l’invisible, en Dieu. Ils sont des âmes en attente que leur corps leur soit un jour rendu, qu’il soit recrée, neuf, incorruptible, par la puissance de Dieu. Quand on meurt, « la vie n’est pas détruite, elle est transformée » (1re Préface de la messe des Défunts).

Quelques jours après avoir redonné vie à son ami, Jésus mourait à son tour.

On ne le vit jamais revenir prendre sa place parmi les siens, comme la petite fille, comme le fils de la veuve, ou comme Lazare. Il se passa quelque chose d’autre : son tombeau fut trouvé vide et il se montra bientôt à de nombreux témoins. Il s’était relevé d’entre les morts, mais pas pour la vie d’ici-bas. Son corps avait été arraché à la mort, mais pour entrer aussitôt dans cet océan d’amour et de vie que nous appelons le Ciel.

Pour nous aider à comprendre cela, au bout de 40 jours, il s’était manifesté une dernière fois à un groupe important de ses disciples puis il les avait quitté, non pas en disparaissant, comme les autres fois, mais en s’élevant vers le haut, toujours plus haut, jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus le distinguer.

Penser ou bien ne pas penser aux morts ? Pour nous la réponse est évidente : nous pensons à eux, nous prions pour eux.

Nous ne pensons pas à eux sur le mode de la nostalgie, comme s’ils n’appartenaient qu’au passé et ne subsistaient plus que dans notre mémoire. Nous pensons à eux comme ceux qui nous accompagnent et nous attendent. L’Épître aux Hébreux compare les anges et les  saints aux spectateurs d’une épreuve sportive. Nous nous sommes en bas, dans l’arène où a lieu la course. Eux, ils sont dans les gradins. Nous sommes ainsi environnés – je cite : «  par une foule immense de témoins ». Le plus souvent, cette foule des âmes du ciel et du purgatoire demeure invisible et silencieuse.

Parfois, moins rarement qu’on ne croit, une parole intérieure, une pensée qui surgit, ou même une véritable vision viennent confirmer leur présence. La Bible enseigne qu’il est dangereux et donc interdit de rechercher de telles expériences. Il suffit de les accueillir, quand elles se produisent sans se laisser troubler. Un saint comme saint Louis-Marie Grignon de Montfort, qui fit son séminaire et qui célébra sa première messe ici-même, avait ainsi, en permanence, le sentiment très fort de la présence du Christ et de la Vierge à ses côtés.

Permettez-moi d’ajouter une dernière chose : les défunts ont besoin de nos prières. Penser à eux est bien. Penser à eux comme ceux qui restent auprès de nous, dans l’invisible  où ils se tiennent : c’est mieux. Il est mieux encore de prier pour eux.

Notre prière pour les défunts doit être un mélange d’actions de grâces et de supplication. Action de grâces pour tout ce qu’ils ont reçu de Dieu et pour la promesse de vie éternelle qui vaut pour eux. Supplication pour que leurs fautes soient pardonnées, pour que Dieu les accueille en son Paradis et pour qu’ils connaissent sans délai un bonheur sans fin.

(Père Jean-Loup Lacroix)

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