Les Noces de Cana au commencement des signes (P. Ostier)

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Trois jours plus tard, il y avait un mariage à Cana en Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au repas de noces avec ses disciples. Or, on manqua de vin ; la mère de Jésus lui dit: « Ils n’ont pas de vin. » Jésus lui répond: « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » Sa mère dit aux serviteurs: « Faites tout ce qu’il vous dira. » Or, il y avait là six cuves de pierre pour les ablutions rituelles des Juifs ; chacune contenait environ cent litres. Jésus dit aux serviteurs: « Remplissez d’eau les cuves. » Et ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit: « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent. Le maître du repas goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais les serviteurs le savaient, eux qui avaient puisé l’eau. Alors le maître du repas interpelle le marié et lui dit: « Tout le monde sert le bon vin en premier, et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. » Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana en Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. Évangile selon St Jean 2,1-11. Deuxième dimanche – Année C (20 janvier 2013)

Voici aujourd’hui un épisode de l’Évangile très connu. Les peintres et les sculpteurs se sont souvent plu à le représenter. Nous en avons ici, à Saint Sulpice, un exemple avec un magnifique bas-relief de bronze doré au bas de l’autel de la Chapelle de la Sainte Vierge. Il faudra aller le voir si vous ne le connaissez pas ! Mais comment allons-nous comprendre ces “Noces de Cana” comme on dit habituellement ? Comment allons-nous en tirer profit ? Sommes-nous certains de bien les interpréter ?

Je vous propose aujourd’hui trois étapes pour entrer davantage dans ces “Noces de Cana“.

  • Nous rassemblerons d’abord les raisons pour lesquelles ce passage de l’Évangile touche d’emblée le cœur de tous les chrétiens.
  • Nous verrons ensuite pourquoi cette interprétation quasi spontanée n’est pas suffisante.
  • Nous nous arrêterons enfin à la signification profonde de «ce bon vin gardé pour la fin».

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Pourquoi ce récit des “Noces de Cana” nous touche-t-il spontanément ?
J’en vois trois raisons. Je les prends l’une après l’autre.

  • Tout d’abord, il y a le fait même de la présence de Jésus à un mariage. Un mariage de gens “comme tout le monde”, dans une toute petite bourgade de Galilée. Cette présence nous fait sentir l’humanité de Jésus et son accueil bienveillant des réalités toutes simples, mais fondamentales de la vie humaine. De plus nous ressentons le fait même de sa présence comme une Bénédiction sur le mariage. Oui, le mariage entre un homme et une femme compte beaucoup aux yeux du Fils de Dieu !
  • Je vois la deuxième raison dans la présence de “la mère de Jésus” et dans les deux paroles qu’elle prononce. Ces deux paroles sont d’autant plus remarquables que ce sont les seules que l’on entend de Marie après le temps de l’enfance de Jésus. Il n’y en a pas d’autres rapportées dans les Évangiles ! Elles méritent d’être mémorisées.
    • Quelle est donc la première, celle que la mère adresse à son fils ? Elle est très brève mais chargée de compassion. Elle ne dit pas à son fils: “Il n’y a plus de vin” mais “Ils n’ont plus de vin“! C’est très différent. Il y a une compassion maternelle dans ce “Ils n’ont plus de vin“! Nous pouvons entendre dans cette manière de s’exprimer l’attention de la mère de Jésus-Christ à ce qui nous est nécessaire.
    • La deuxième parole nous touche aussi même si elle nous élève d’elle-même à un autre niveau. La mère de Jésus s’adresse cette fois-ci aux serviteurs: elle leur dit en désignant Jésus: “Quoi qu’Il vous dise,faites-le ! ” [Ce sont les termes mêmes que le Pharaon adresse aux Egyptiens dans la Genèse en leur désignant Joseph: «Pharaon dit à tous les Egyptiens: Allez à Joseph et quoiqu’il vous dise, vous le ferez“»,.Genèse 41,55]. Nous n’avons pas de mal à sentir que cette parole de Marie, par-delà les “Noces de Cana“, s’adresse aussi à nous. Marie ne cesse de nous exhorter à écouter son Fils et à mettre en pratique ce que nous avons entendu…
  • Il y a, me semble-t-il, un troisième motif à l’attraction toute simple que ce récit exerce sur nous. C’est l’action de Jésus, même quand on la lit au premier degré… Voilà une intervention ultra-généreuse au bénéfice d’une simple fête de mariage ! Le don est gratuit, surabondant en quantité et qualité et, malgré sa dimension miraculeuse, il est fait dans la plus grande discrétion. Personne en dehors de Marie, des serviteurs et des disciples ne voit Jésus derrière son don ! Comment ne pas admirer Celui qui agit ainsi ?

Voilà ce que nous pouvons récolter, me semble-t-il, d’une lecture toute simple des “Noces de Cana“. C’est déjà pas mal ! Ce sera à conserver. Mais est-ce suffisant ? Est-ce surtout le message principal de ce passage de l’Évangile selon Saint Jean ? On peut en douter.

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J’en viens donc à cette question de fond: pourquoi donc ne pas nous contenter de l’interprétation que je viens de vous rappeler et qui est la plus populaire ? Pour plusieurs raisons. J’en mentionne une très rapidement mais je développerai la seconde.

La première raison est que cette interprétation populaire passe par-dessus bien des éléments du récit qui intriguent et qui, pourtant, sont certainement significatifs. Ainsi la fameuse réponse de Jésus à sa mère qui se traduit littéralement ainsi: “Quoi à moi et à toi, Femme? Mon heure n’est pas encore venue. Le moins que l’on puisse dire c’est que c’est une drôle de manière pour Jésus de s’adresser à sa Mère ! Et puis, quelle est cette “heure” à laquelle Jésus veut en quelque sorte se soumettre ? Il est quasi certain qu’une juste interprétation des “Noces de Cana” ne doit pas laisser de côté cette réponse étonnamment distanciée ! Et que dire des «six jarres de pierre et destinées aux purifications des Juifs»? On dira peut-être que ce sont des “détails”… Mais dans ce type d’écriture très concis qui est celui des récits de la Bible, tous les “détails” apportent quelque chose au sens de l’action principale.

La deuxième raison de l’insuffisance de l’interprétation que je disais “populaire” est plus décisive encore. À la fin de son récit l’Évangéliste nous dit ceci: “Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana en Galilée… “. Vous entendez le terme que Jean emploie. Il ne dit pas: “Ce fut le commencement des miracles”. Il emploie le mot “Signe” et non pas le mot “miracle”. L’action de Jésus à Cana a été un “signe”, beaucoup plus qu’un miracle, beaucoup plus qu’un prodige.

Arrêtons-nous un instant à cette notion de “ Signe ” si importante dans l’Évangile de Jean [La première conclusion de l’Évangile de Jean le laisse clairement entendre: “Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie en son nom.” (Jean 20,30-31]. Qu’est-ce qu’un “Signe” dans l’Évangile de Jean ? Je dirais avec une image et un grand raccourci que c’est d’abord un événement dont Jésus est l’acteur principal mais qui demande à être “lu entre les lignes“. Sa portée réelle n’apparaît pas si on en reste à ce qui se montre extérieurement, à ce qui se montre au premier regard.
Prenons une comparaison qui accentue le contraste entre une lecture “entre les lignes” et une lecture au premier degré pour mieux comprendre ce que veut dire “lire entre les lignes”. Imaginez que vous recevez brusquement une lettre longue et déplaisante d’un de vos proches. Elle contient des reproches exagérés et injustes. Sur le coup elle vous fait beaucoup de peine et vous irrite profondément. Mais, dans un deuxième temps, il n’est pas impossible que vous relisiez cette lettre d’une autre manière. En la reprenant plus attentivement et en vous souvenant posément de bien des choses passées et présentes, il se peut que vous vous mettiez à “lire entre les lignes” une intention qui, quant à elle, n’était pas mauvaise. Par exemple un désir de plus grande compréhension ou un appel au secours. Cette intention positive n’est pas écrite “noir sur blanc” mais elle a pourtant des indices dans le corps de la lettre, si bien que votre “lecture entre les lignes” n’est pas la projection de vos désirs mais vous ouvre, en fait, à ce qu’il y a de plus important dans cette lettre déplaisante…

Eh bien, il en est un peu de même avec les “Signes” mis par écrit dans l’Évangile selon Saint Jean. Bien entendu ces “Signes” pris en eux-mêmes n’ont rien de déplaisant en général mais leur lecture au premier degré est inadéquate et ne conduit pas aux motivations profondes des actions accomplies par Jésus. Ces signes demandent à être “lus entre les lignes“. Une lecture qui n’est pas arbitraire, une lecture qui s’appuie sur une observation rigoureuse des “lignes” et de leurs détails, mais qui s’appuie aussi sur les “Écritures” et sur une sorte de précompréhension de la personne de Jésus communiquée par le prologue de l’Évangile.
Cette “lecture entre les lignes” est, au demeurant, ce que les premiers témoins de Jésus ont commencé à faire en suivant Jésus, en vivant avec lui et en réfléchissant à ce qu’ils voyaient et entendaient. C’est elle qui a conduit Pierre à répondre à Jésus qui les interrogeait: “Tu es le Messie…“. Mais c’est surtout elle qui a pris toute son ampleur sous la motion de l’Esprit-Saint dans le temps d’après la Pentecôte. C’est elle qui s’est inscrite dans les Évangiles, particulièrement dans celui de Saint Jean. C’est elle enfin que chaque lecteur de l’Évangile est appelé à redécouvrir et à faire sienne pour parvenir à la Foi.

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Je reviens aux “Noces de Cana“. Je ne peux dans cette homélie vous en proposer une interprétation complète ni même justifier la “lecture entre les lignes” de ce “bon vin gardé pour la fin” sur lequel je vais me concentrer maintenant.
Je vais le faire en reprenant la dernière partie d’une homélie de mariage que j’ai prononcée récemment pour des jeunes qui avaient choisi précisément l’Évangile des “Noces de Cana“. Je leur disais ceci: «Ce récit est plein de symboles et il est bon d’en déchiffrer un aujourd’hui. Quel est donc ce vin qui vient à manquer un jour de Noces, un jour d’Alliance entre un homme et une femme ? Un jour où Jésus est présent à ce grand désir humain d’inaugurer quelque chose de solide comme le roc. Un jour où Jésus va inaugurer d’une manière voilée sa mission de “donner la vie en abondance“. Ce vin qui vient à manquer ne serait-il pas ce dont a besoin l’amour humain pour tenir dans la durée, pour résister à l’usure du temps, pour se montrer plus fort que tous les reproches que la vie accumule parfois entre ceux qui partagent le même toit, époux et épouse, parents et enfants, frères et sœurs entre eux ?
Car il ne suffit pas de se savoir appelé à un amour fidèle, plein de bonté et de sagesse, par l’enseignement des prophètes d’Israël et par l’enseignement de Jésus lui-même… Il ne suffit pas d’en faire la promesse. Il ne suffit même pas de le vouloir !
Il faut encore en demander et en recevoir la force et l’élan d’en Haut car les ressources de notre cœur humain sont limitées. Est-ce possible ? Oui, le récit des Noces de Cana nous en donne un signe. Quel signe ?
Derrière le vin surabondant et meilleur que Jésus fait distribuer aux mariés et aux convives à partir de l’eau des jarres de pierre, se profile le don ultime de Dieu, le plus grand des dons de Dieu. Ce n’est plus le commandement d’aimer communiqué par Moïse mais l’Esprit-Saint annoncé par certains des Prophètes de la première Alliance et qui communique la force d’aimer qui est en Dieu. Ils l’ont annoncé en ces termes au nom de Dieu: “Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois…“».
Nous pouvons tous faire confiance à cette promesse des “Noces de Cana” ! Le Vin de l’Esprit-Saint, le vin de l’Esprit qui soutient l’amour ne vous sera jamais refusé si vous savez le demander au Père et à Jésus-Christ avec Marie et toute l’Église et en faire porter chaque jour quelques fruits!
Étienne OSTIER

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