Les caractéristiques de l’amour dans l’expérience et l’enseignement de saint Paul

Quatrième Dimanche – Année C (3 février 2013)
LECTURES :     Jérémie 1,4-5.17-19. Psaume 70. Première lettre aux Corinthiens 12,31 à 13,13. Évangile selon St Marc Luc 4,21-30.

Je voudrais aujourd’hui, exceptionnellement, ne pas rebondir sur l’Évangile mais sur le passage de l’épitre de Saint Paul aux Corinthiens que nous avons lu tout à l’heure.

C’est un passage que vous avez sans doute souvent entendu. Il est parfois choisi comme lecture au moment des mariages. Cela n’est pas étonnant en un sens : il est le seul chapitre des lettres de Paul qui soit entièrement et exclusivement consacré à l’amour. C’est un peu déroutant tout de même si on y réfléchit car il ne parle pas spécialement de l’amour conjugal ni même de l’amour à l’intérieur d’une famille mais de ce qui résume et caractérise le plus clairement l’enseignement moral de Jésus-Christ et de Paul : “l’amour du prochain”, quel que soit ce “prochain” [1]!

Nous allons donc essayer de profiter au maximum de ce passage sans la préoccupation d’une application particulière à des époux, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas concernés par cet “Amour-Agapè” dont témoigne déjà l’Ancien Testament !

Un mot tout de même, avant de démarrer, sur cette expression “Amour-Agapè” que je viens d’employer bien qu’elle soit un peu pédante ! Pourquoi l’employer ? Pour être un peu précis. Vous le savez aussi bien que moi : il y a bien des amours différents ! Il y a bien des différences entre aimer ses parents, s’aimer entre homme et femme sans engagement, s’aimer entre époux, aimer ses enfants, aimer ses amis, aimer ses voisins, aimer son travail, aimer son pays ou encore aimer les bonnes choses ! Sans parler des gestes intimes de l’amour faits sans amour véritable.

Mais en français on n’a qu’un seul mot pour tous ces amours différents, pour toutes ces relations qui comportent un “attrait” ou un “attachement” ! Or il n’en est pas de même dans le grec du Nouveau Testament. En particulier le nom grec qui revient comme un leit-motiv dans notre passage a été réservé presque exclusivement à l’amour dont Dieu nous aime et à celui dont nous aimons Dieu ou notre prochain. Ce nom grec est “Agapè“. (On le retient facilement car il a donné en français et au pluriel le mot d'”agapes” qui désigne un festin : des agapes.) Autrefois on traduisait “Agapè” en français par le mot “Charité”. Mais comme ce mot “charité” s’est hélas dévalué et s’est réduit à signifier dans le langage courant le don fait à des pauvres, on s’est mis à toujours traduire le nom d'”agapè” par le nom “amour”. C’est le cas dans notre lecture d’aujourd’hui où le nom “amour” apparaît toutes les fois où il y a en grec le nom “agapè”. Cela ne va pas toutefois sans inconvénient, sans risque d’amollissement de l’enseignement de Paul. Aussi, pour rappeler que dans notre passage le nom “amour” renvoie toujours à l’amour qui s’enracine d’une manière ou d’une autre en Dieu, je dirai de temps en temps “l’amour-agapè“.

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Venons-en maintenant à notre passage. Et tout d’abord comment Paul introduit-il “l’amour-agapè” ? L’introduit-il comme un commandement à observer ?

Pas du tout.

Il le présente étonnamment comme un chemin, une route, une voie :

Je vais vous indiquer une voie, (un chemin) au-dessus de toute comparaison…[2]. L’Amour-Agapè“est comme un chemin. C’est une image très belle et très encourageante.

L’amour pour les autres, car il s’agit de l’amour pour les autres, aussi exigeant soit-il, est une direction que nous sommes appelés à prendre résolument mais dans laquelle nous aurons à avancer et à progresser. Un chemin ne se parcourt pas d’un coup. Un chemin ne se découvre pas d’un coup. L’amour ne se réalise pas dans nos vies sans une découverte progressive. Il ne nous requiert pas à la manière d’un ordre bien délimité que l’on exécute… ou que l’on n’exécute pas.

Et puis, on le verra peu à peu, “l’Amour-Agapè” est un chemin sur lequel nous sommes précédés et même accompagnés. Quelqu’un marche avec nous sur ce chemin…!

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Et maintenant comment Paul parle-t-il de ce chemin, comment parle-t-il de “l’amour-agapè” ?

Il en parle en trois étapes mais sans jamais le définir. Je vais parcourir la première et la troisième étape puis m’arrêter plus longuement à la seconde si le temps me le permet.

Voyons donc la première étape. Paul y dit la nécessité absolue de l’Amour.

Il la dit en mettant en cause l’échelle de valeurs des chrétiens de Corinthe. En effet, quand on a lu les chapitres de la lettre qui précèdent le nôtre, on reconnaît dans les divers dons spirituels que Paul s’emploie à détrôner des dons auxquels les chrétiens de Corinthe attachaient une importance considérable. Relisons le début des phrases de cette première étape : “J’aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel (…) J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, et toute la foi jusqu’à transporter des montagnes…[3]. Ces dons que Paul énumère ici et qu’il va rabaisser sont largement présents dans la Communauté de Corinthe[4]. Paul ne conteste pas leur valeur mais il a constaté qu’ils étaient l’occasion de jalousie, de vanité et de divisions[5]. Si bien qu’il peut conclure que ces dons spirituels n’ont aucune valeur, aucune utilité s’ils sont mis en œuvre sans l’amour du prochain. Trois fois de suite il fait entendre le même refrain : “S’il me manque l’amour…” et il tranche : “Je ne suis qu’un cuivre qui résonne… Je ne suis rien… Cela ne me sert à rien“.

Vous vous rendez compte de cette révolution dans l’échelle des valeurs ! Quelle radicalité ! Certes Paul s’oppose ici à une échelle de valeurs liée à la vie interne d’une communauté chrétienne mais il est légitime d’extrapoler. L’humble “amour du prochain“, s’il est vrai, construit davantage l’homme en profondeur que n’importe quelle capacité intellectuelle ou spirituelle prises en elles-mêmes et j’oserais dire n’importe quelle fonction dans le Monde ou ministère dans l’Église vécus sans l’amour du prochain. L’homme le plus riche en dons extraordinaires n’est rien sans l’amour des autres ! N’oublions pas toutefois que ces jugements catégoriques sont proposés sous la forme d’une remise en cause de soi-même et non pas sous la forme d’un jugement porté sur les autres… Faisons donc attention de ne pas en faire un mauvais usage !

La troisième étape approfondit la première.

Paul se projette maintenant au temps de l’accomplissement ultime, au temps où nous connaîtrons Dieu face à face, et il y lit la pérennité de “l’Amour-Agapè” : “L’Amour ne passera jamais[6].

Rien ne restera dans “le Monde à venir“, des capacités particulières et des fonctions qui nous distinguent aujourd’hui les uns des autres. Par contre, “quand viendra ce qui est parfait“, les liens de l’Amour-Agapè, les liens de la Charité resteront. Ces liens que nous commençons à nouer ici-bas avec Dieu et avec les autres font déjà partie de l’édifice définitif à la différence des “prophéties, du parler en langues et de la science…[7].

L’Amour-Agapè vécu ici-bas ne disparaîtra jamais. C’est un signe de son immense importance! D’où Paul sait-il cela ? Il ne le dit pas mais on peut penser que cette certitude a son origine dans sa vision du Christ ressuscité sur le Chemin de Damas. Dans cette vision il a commencé à percevoir “la hauteur, la largeur, la profondeur de l’amour pour nous” que Jésus a vécu sur la Croix[8]. Il a commencé à percevoir que l’Amour dont il était aimé par le Christ ressuscité ne faisait qu’un avec l’amour que le Christ avait porté à son ultime accomplissement sur la Croix. “L’Amour ne passera jamais[9].

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Mais en quoi consiste cet “Amour” sans lequel rien n’a de valeur ici-bas et qui demeurera dans le face à face avec Dieu ? Paul ne le définit pas mais il chante en quelque sorte les comportements de cet Amour. Tournons donc notre attention vers ce qui est sans doute le cœur de notre passage, sa deuxième étape. Brusquement le “je” de l’être humain s’efface et c’est “l’Amour-Agapè” qui devient le seul acteur ! Il est le sujet, le seul sujet, des quinze verbes qui se succèdent en cascade sans beaucoup de compléments.

Deux verbes pour commencer qui caractérisent positivement “l’Amour-Agapè” : “L’amour prend patience, l’amour rend service…“. Huit verbes ensuite qui disent ce qui n’a pas sa place quand il y a “Amour” : “…l’amour ne jalouse pas, il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne cède pas à l’irritation ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de l’injustice…”. Enfin quatre verbes pour terminer qui reviennent à des caractéristiques positives de l’amour : “…il trouve sa joie dans ce qui est vrai, il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout…“. Vous le constatez, Paul ne définit pas “l’Amour-Agapè“, il donne à voir, sans vouloir être exhaustif, ce qui le manifeste et aussi ce qui est incompatible avec lui.

Le temps passe et je ne veux pas être trop long. Je vais m’arrêter seulement aux deux affirmations qui viennent en premier.

L’amour prend patience ; l’amour rend service“.

On peut se demander pourquoi Paul met en tête de ses quinze verbes la “patience “?

C’est très surprenant. Cela ne nous viendrait pas spontanément à l’idée! Il y a sans doute plusieurs raisons mais commençons par mieux comprendre de quoi il s’agit dans cette “patience paulinienne”.

Il y a certes de la persévérance dans cette patience. “La patience ne se fatigue pas du prochain et ne se détourne pas de lui !”[10] L’amour persévère comme on persévère dans un travail de longue haleine, sans se décourager. Mais il y a plus encore. Il y a le fait de supporter le mal sans le rendre. L’amour ne rend pas le mal pour le mal ! Dans la première lettre que l’on a conservée de Paul, il recommandait dans la foulée aux responsables de l’Église “d’être patients envers tous” et de “veiller à ce que personne ne rende le mal pour le mal[11]. Les deux vont ensemble. Ainsi la patience de “l’Amour-Agapè” c’est aussi sa force de résistance aux automatismes qui nous poussent à renvoyer du mal sur ceux qui nous en ont fait, que ce soit sous forme de rancune, de ressentiment, de haine ou de vengeance. On reconnaîtra sans mal dans cette “patience” la marque distinctive de l’amour vécu et enseigné par Jésus-Christ, en continuité d’ailleurs avec certains préceptes de la Loi du Sinaï[12].Voilà sans doute la première raison qui amène Paul à attacher tant d’importance à la patience ! Mais il y a sans doute une autre raison. Il est remarquable que l’expérience bouleversante de Paul sur le chemin de Damas a été précisément l’expérience d’un Amour patient et miséricordieux. On en a un signe dans la première lettre de Paul à Timothée : “Le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont je suis, moi le premier. Et s’il m’a été fait miséricorde, c’est pour qu’en moi, le premier, Jésus-Christ manifestât toute sa patience, faisant de moi un exemple pour ceux qui doivent croire en lui en vue de la Vie éternelle[13].

Allons encore un peu plus loin. Le verbe grec que la liturgie a traduit par “prendre patience” se retrouve sous la forme d’un adjectif dans la traduction grecque de la Bible. Cet adjectif traduit alors l’expression hébraïque “lent à la colère” qui fait partie des principales caractéristiques de Dieu lui-même dans de nombreux passages de l’Ancien Testament !Et tout d’abord dans la manifestation dont Moïse est le bénéficiaire au Sinaï : « Le Seigneur passa en face de lui et proclama : Seigneur, Seigneur, Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère (= patient), riche en bonté et en fidélité(…)“»[14].

De même le verbe grec que la liturgie traduit par “rendre service” se trouve souvent attribué à Dieu ou au Christ sous la forme d’un nom ou d’un adjectif avec les sens de bonté, bon[15] mais nous n’avons pas le temps de nous y étendre.

Ainsi la description que Paul donne de l’amour humain du prochain contient en filigrane ces deux attributs divins de patience et de bonté que le Père a manifesté jusqu’à l’extrême dans la passion de Jésus-Christ. Le Fils ainé n’a pas rendu le mal pour le mal et s’est engagé totalement au service du salut des hommes. La présence en filigrane de ces deux attributs divins est d’une grande importance. Elle nous invite en effet à voir, derrière cet amour humain qui fait “chercher l’intérêt des autres avant son propre intérêt“, l’amour même dont Dieu nous aime chacun, et tous ensembles, dans le Christ.

Faisons encore un pas et, pour le faire, revenons un instant au style de cette deuxième étape du discours de Paul avec son effacement du “Je” humain et avec « l’Amour » mis en position d’unique sujet. Il est bien possible que ce ne soit pas seulement un procédé littéraire. En effet, dans le prolongement de cette présence divine que nous venons de découvrir derrière l’amour-agapè humain, comment ne pas rapprocher ce style de ce que Paul a confié un jour aux Chrétiens de Galatie : “… ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi…[16] ? En effaçant le ‘Je’ humain et en mettant l’Amour en position d’unique sujet, Paul ne laisserait-il pas entendre quelque chose d’une expérience intérieure que l’on pourrait formuler ainsi : “Ce n’est plus moi qui aime, c’est le Christ qui aime en moi !” ? Puissions-nous marcher sur les traces de Paul même si nous sommes encore bien loin de pouvoir reprendre de telles paroles à notre compte.

Concluons. C’est en nous enracinant par la Foi, l’écoute de la Parole de Dieu, la prière et les sacrements dans cet Amour dont Dieu nous aime avec patience et générosité dans le Christ, que nous pourrons avancer sur le chemin de l’attachement actif, généreux et fidèle à la vie et au bien des autres. Un attachement habité d’espérance qui nous détache avec joie de tout calcul intéressé.[17]

Etienne OSTIER



[1] Romains 13,8-10.

[2] Romains 12,31b.

[3] 1 Co 13,1-2.

[4] 1 Co 8,1.7.10 ; 12,8-10.

[5] Cf. 1 Co 8,1 : “… mais la science enfle ; c’est la charité qui édifie…“, 1Co 11,18 : “… Car j’apprends tout d’abord que, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il se produit parmi vous des divisions“.

[6] 1 Co 13,8.

[7] 1 Co 13,8.

[8] On peut penser que ce que dit Paul en Galates 2,20 : “… Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la Foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi…” n’est pas sans relation avec la révélation qui a fait basculer sa vie (Ga 1,15-16).

[9] Il est significatif que chez Paul l’Évangile qu’il annonce est aussi bien l’Évangile de la Croix (1 Co 1,17-25) que l’Évangile de la Résurrection (1 Co 15,1-11).

[10] Christophe Senft, La première épitre de Saint Paul aux Corinthiens, Delachaux et Niestlé, 1979, p. 168.

[11] 1 Thessaloniciens 5,14-15.

[12] Cf. Lévitique 19,18 : “Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur”.

[13] 1 Timothée 1,15-16.

[14] Exode 34,6. Voir aussi Nombres 14,18 ; Psaume 86,15 ; Psaume 103,8 ; Psaume 145,8 ; Jonas 4,2 etc…

[15]Dieu a voulu par là démontrer dans les siècles à venir l’extraordinaire richesse de sa grâce, par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus.” (Ephésiens 2,7).

[16] Ga 2,20.

[17] Cf. 1 Co 10,24 et 13,5 : “L’amour ne cherche pas son intérêt“.