L’Aveugle-né

Père Bernard Pitaud (bénédiction d'une tombe, Issy 9 mars 2013)

Père Bernard Pitaud (bénédiction d’une tombe, Issy 9 mars 2013)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean   9, 1…41
En sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents? » Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents. Mais l’action de Dieu devait se manifester en lui. Il nous faut réaliser l’action de celui qui m’a envoyé, pendant qu’il fait encore jour ; déjà la nuit approche, et personne ne pourra plus agir. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Cela dit, il cracha sur le sol et, avec la salive, il fit de la boue qu’il appliqua sur les yeux de l’aveugle, et il lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » (ce nom signifie : Envoyé). L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait.
Ses voisins, et ceux qui étaient habitués à le rencontrer – car il était mendiant – dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? »  Les uns disaient : « C’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais lui affirmait : « C’est bien moi. » ….
On amène aux pharisiens cet homme qui avait été aveugle. Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. A leur tour, les pharisiens lui demandèrent : « Comment se fait-il que tu voies ? » Il leur répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant je vois. » Certains pharisiens disaient : « Celui-là ne vient pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » D’autres répliquaient : « Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés. Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Il dit : « C’est un prophète. » …. Ils répliquèrent : « Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors. Jésus apprit qu’ils l’avaient expulsé. Alors il vint le trouver et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! », et il se prosterna devant lui.
Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles ». Des pharisiens qui se trouvaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : «Serions-nous des aveugles, nous aussi ? »  Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’ votre péché demeure. »

Ne croyez-vous pas que l’humanité a besoin aujourd’hui de beaucoup de lumière pour faire face à son avenir ? En ces temps de crise et de guerre, il y a tellement de personnes et de groupes humains qui ne savent plus où ils vont et parfois qui ne savent plus qui ils sont, ce qu’ils ont fait de leur vie s’ils commencent à en apercevoir le terme, ce qu’ils vont faire de leur vie s’ils sont jeunes. Quoi penser, quelle décision prendre ? Voilà des questions que nous entendons sans cesse.

Comme si l’humanité était devenue aveugle. L’Evangile que nous venons d’entendre nous parle d’un aveugle, symbole de notre humanité. Et Jésus semble nous dire : oui, vous êtes aveugles en effet, et qui plus est, vous êtes aveugles de naissance, ce qui, dans le langage biblique veut dire que nous ne pouvons pas sortir par nous-mêmes de notre aveuglement, car il est radical. En guérir suppose une intervention, l’intervention de Celui qui affirme qu’il est « la lumière du monde ».

Or cette intervention de Jésus nous surprend telle que l’Evangile la décrit. Alors qu’habituellement il lui suffit d’une parole, de sa parole toute-puissante : « je le veux, sois guéri », ici sa manière d’agir est, pourrait-on dire, besogneuse, compliquée. Voici que Jésus fait de la boue avec sa salive, il en enduit les yeux de l’aveugle ; comme si, selon l’interprétation de St Irénée, se reproduisait quelque chose de la première création, car c’est avec de la boue, de la glaise que Jésus a façonné Adam ; et revient à la mémoire l’image du potier, Dieu lui-même, qui modèle sa poterie, l’homme, dans le prophète Jérémie. C’est comme une recréation : Jésus refait l’homme, il lui modèle des yeux nouveaux pour qu’il voie. Puis Jésus envoie l’aveugle se laver à la piscine de Siloë ; ce nom de Siloë signifie « envoyé » dit le texte de l’évangile. Il l’envoie vers l’Envoyé, c’est-à-dire vers lui-même qui est l’Envoyé du Père. Mais surtout, il l’envoie vers l’eau qui évoque le baptême, la création nouvelle, celle à laquelle aspirent les catéchumènes qui seront baptisés dans la nuit de Pâques. Vision grandiose de la création nouvelle à travers la reprise de l’ancienne création.

Et là : quand il a lavé ses yeux, quand il a laissé couler sur eux l’eau purifiante, l’eau vivifiante, l’homme voit. Mais que voit-il ? Jésus lui-même, car c’est à Jésus qu’il est finalement renvoyé à la fin du texte lorsqu’il rencontre Celui qui l’a guéri : « Crois-tu au Fils de l’Homme ? Mais qui est-il Seigneur ? Tu le vois, c’est lui qui te parle ». Parce que tu es guéri de ton aveuglement intérieur, tu peux voir le Fils de l’Homme. Le but premier de la création nouvelle, c’est de voir Jésus, de le rencontrer et de le reconnaître pour croire en lui. Le but premier de la création nouvelle, c’est d’accepter que Jésus devienne le centre de notre existence, de nous faire communier à Lui, à son propre regard sur les êtres et sur les choses, de le reconnaître en tout événement et en toute personne rencontrée. « Tu le vois, c’est lui qui te parle ». Oui, tu le vois, c’est lui qui vient à ta rencontre en cette personne que tu n’aimes pas et qui pourtant a besoin de toi, c’est lui qui s’approche de toi quand tu es pressé et qu’une personne sollicite ton écoute, c’est lui qui t’appelle aussi bien dans tes joies que dans tes épreuves. Croire au Fils de l’Homme, c’est cela pour nous aujourd’hui.

Il est urgent que nous nous laissions recréer par Lui ; il est urgent que nous laissions remodeler nos yeux, il est urgent que nous laissions de nouveau l’eau de notre baptême purifier nos yeux et par le fait-même changer notre regard pour que nous puissions voir Jésus ; il est urgent que nous adoptions son regard, que nous le laissions regarder ce monde par nos yeux redevenus clairs de sa lumière à Lui.

Bien sûr, tous nos problèmes ne seront pas résolus pour autant. Nous ne serons pas exemptés de pratiquer un discernement souvent complexe et difficile. Nous ne serons pas exemptés non plus des efforts nécessaires à toute œuvre humaine. Jésus n’apporte pas une solution toute faite à tous les problèmes que nous nous posons. Mais sa présence en nous et au milieu de nous nous donne la bonne manière de regarder dans la justesse et la charité. Dans la justesse : car Lui, il sait d’où il vient et il sait où il va. Et, de plus, il sait aussi le chemin. Et ce chemin, c’est celui de l’humilité de l’Incarnation : ne pas échapper à la réalité que nous sommes et à la réalité des autres et des événements. Ne pas la fuir mais l’accueillir et s’y confronter vraiment pour mieux la transformer, pour changer la violence en force, la révolte en douceur persévérante et finalement la peine en joie intérieure. Dans la justesse, mais aussi dans la charité, dans la bonté, dans l’accueil de l’autre, quel qu’il soit, dans l’ouverture à celui qui ne vit pas et ne pense pas comme nous, sans le juger mais en témoignant humblement de ce que nous, nous vivons.

Donnons-nous à Jésus et à son Esprit pour qu’il nous donne de Le voir et de croire en Lui.

(Homélie du Père Bernard Pitaud, supérieur provincial des prêtres de la Compagnie de Saint-Sulpice, église Saint-Sulpice, Paris, 10 mars 2013)

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