L’Inconnu sur le rivage

apparition-du-christ-sur les bords-du-lac-de-tireriade-james-tissot-le-repas-brooklin-museumCe soir-là, ils étaient sept. Ils étaient repartis en Galilée, là où les choses avaient commencé. L’évangéliste nous donne la liste : Pierre, Thomas, Nathanaël, les deux fils de Zébédée et deux autres.

Déjà, le Ressuscité leur était apparu. Ils avaient compris que cela allait se reproduire. Quand ? Ils ne le savaient pas.
Pierre propose d’aller pêcher, comme ils le faisaient, il n’y a pas si longtemps, avant de suivre Jésus.
La pêche est un travail épuisant. Il faut jeter le filet, attendre qu’il descende à la profondeur voulue, le tirer lentement, sortir le poisson – s’il y en a – et puis recommencer, encore et encore. Si on est plus nombreux, le travail est plus efficace. On peut se relayer, sans perdre de temps, pour jeter et ramener le filet.

Comme ils sont sept, ils prennent deux barques. Ils jettent le filet, une fois, deux fois, dix fois, cent fois. Rien. C’est décourageant, mais ils ne sont pas surpris. Ce sont des choses qui arrivent.

Est-ce qu’ils repensent à Jésus ? Sans doute. Peu de jours ont passé depuis sa mort violente, puis la découverte de son tombeau vide et les premières apparitions.
Quand il s’était montré à eux, il était si naturel, si bienveillant, si présent qu’il a su dissiper leur peur. En le revoyant revenir de chez les morts, ils n’ont pas eu l’impression de devenir fous. Le sentiment qui les a dominés, c’était la joie. Je suppose que cette même joie les habite encore, sur ce lac, alors qu’ils s’épuisent en vain.

Ils ont certainement aussi en mémoire les jours pas si anciens où Jésus était avec eux sur ce lac, dans ces mêmes barques. Il s’en était servi pour parler à la foule massée sur le rivage, pour traverser d’une rive à l’autre. Ils se souviennent aussi de cette nuit où il dormait paisiblement, la tête sur le coussin, alors que le vent soufflait et que les vagues devenaient de plus en plus fortes.

Les heures s’écoulent. Quand le jour se lève, un inconnu est là, sur la rive.
Il se tourne vers eux et il leur fait une demande.
J’imagine qu’il y a alors un grand silence. En tout cas, il parle assez fort pour qu’ils entendent sa voix.
L’inconnu les interpelle de manière familière : « Les enfants ! Auriez-vous un peu de poisson ? » Non ! Ils n’en ont pas, pas même un peu. L’inconnu leur donne un ordre : « Jetez le filet à droite de la barque et vous trouverez. »

Ils ne l’ont pas reconnu, mais ils font ce qu’il leur dit. Ils jettent le filet.
Le poisson est là : un banc serré, compact, de gros poissons qu’ils compteront ensuite : cent-cinquante-trois.

Le disciple que Jésus aimait, celui que nous appelons saint Jean l’Evangéliste, a enfin compris. Il dit à Pierre : « C’est le Seigneur ! »

Si vous faites lire ce récit de l’Evangile à quelqu’un qui ne le connait pas, il vous dira peut-être : « Comme c’est beau ! »
Étrange, mais beau : ces hommes qui se sont fatigués pour rien une nuit entière et qui découvrent au petit matin leur ami disparu, là, simplement, près de ce feu de braise, au bord de l’eau.

Votre ami vous questionne : Pourquoi donc ne peuvent-ils pas le reconnaître ? Et pourquoi, même quand l’un d’entre eux l’a reconnu, ils n’osent pas lui dire : « Est-ce bien toi ? » Qu’est-ce que cette histoire veut symboliser ? Quelle leçon nous donne-t-elle ?
Il ajoutera peut-être : « Bien sûr, c’est une histoire inventée ! »

Est-ce que c’est une histoire inventée ?

Une vingtaine d’années plus tard, saint Paul répondra aux questions que les chrétiens de Corinthe se posent sur la résurrection des morts. Il leur transmet ce qu’il a appris sur les apparitions du Ressuscité. Il précise que la plupart de ceux qui ont vu Jésus vivant sont encore en vie. Ils peuvent encore parler. Il explique que, lui aussi, après tout le monde, sur la route de Damas, il a rencontré Jésus : « Il m’est apparu aussi à moi. » Il ajoute : « Si Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine ! » Comprenez : elle est vide, creuse, elle ne sert à rien, elle est une illusion, une tromperie. Il explique encore : « Si c’est pour cette vie seulement que nous appartenons au Christ, nous sommes les plus malheureux des hommes. »

À votre ami qui s’interroge, il faut dire : « Mais si ! C’est vrai ! Jésus est vraiment ressuscité ! »

L’apparition de Jésus à saint Paul sur le chemin de Damas est la dernière de celles que le Nouveau Testament rapporte et qui sont le fondement de la foi chrétienne. Depuis, il y en a eu d’autres, plus nombreuses qu’on ne croit et qui sont comme des confirmations de notre foi.
Parmi les plus connues, il y a les apparitions du Christ à sainte Marguerite-Marie au XVIIe siècle, à Paray-le-Monial.
Plus récemment, au XXe siècle, sainte Faustine avait cette grâce extraordinaire de voir Jésus très souvent. Parfois, elle ne le reconnaissait pas tout de suite, comme ce jour où il était venu sous les traits d’un mendiant : un homme jeune, très maigre, pieds nus malgré la pluie froide. Le plus souvent, Faustine voyait Jésus d’une manière parfaitement reconnaissable, avec une beauté qui n’appartenait qu’à lui.
Pendant longtemps, elle hésitait à le reconnaître. Ses sœurs lui disaient qu’elle était folle, ou bien que c’était le diable qui prenait l’apparence du Christ afin de la tromper. Parfois, elle posait à Jésus la question que les apôtres n’avaient pas osé poser : « Est-ce que c’est bien toi ? »

Il y a une chose que nous pouvons comprendre : Si Jésus est bien le Seigneur du ciel et de la terre – ce que nous croyons – alors il se fait connaître quand il veut et comme il veut. Les signes de sa présence sont innombrables : c’est l’eau d’un baptême que l’on verse, ce sont le pain et le vin de l’Eucharistie, ce sont deux ou trois chrétiens qui se réunissent en son nom, ou cent, ou mille. Sa promesse s’accomplit : « Si deux ou trois se réunissent en mon nom, je suis au milieu d’eux. » Il est là, mais invisible, ou plutôt, ce sont ces quelques chrétiens qui le rendent visible, ou ce pain consacré, ou cette eau baptismale.

Jésus avait dit à Thomas : « Parce que tu vois, tu crois. Heureux ceux qui croiront sans avoir vu ! » Merci, Seigneur Jésus, pour cette parole. Oui, vraiment, nous sommes heureux – très heureux – sans t’avoir vu, de croire en toi !

Père Jean-Loup Lacroix
Homélie donnée le vendredi de Pâques, 5 avril 2013, pour l’ouverture du Triduum de la Miséricorde (même évangile que le dimanche 14 avril : Jn 21,1-14).

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