La miséricorde de Jésus-Christ à la lumière de Rabbi Zousya

Le dimanche 6 avril 2013,
2ème dimanche de Pâques – Année C
Actes des Apôtres 5,12-16,
Psaume 117,
Apocalypse 1,9-11a.12-13.17-19,
Évangile selon Saint Jean 20,19-31.

“Recevez l’Esprit-Saint. Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés ils lui seront maintenus”[1].

Voilà la Mission et le Pouvoir que Jésus-Christ ressuscité confie à ses disciples “au soir du premier jour…”. C’est la conclusion, dans l’Évangile de Jean, de la première manifestation du Crucifié ressuscité à “ceux qui étaient montés avec lui de Galilée à Jérusalem”[2]. C’est presque la conclusion de tout l’Évangile… Du moins c’est la première conclusion.

Mais cette première conclusion surprend, étonne… Il me semble qu’elle déçoit un peu à première lecture… La rémission des péchés, le pardon des péchés est-il une chose si difficile que tout l’Évangile y conduise ? Fallait-il l’élection d’Israël, Moïse, les Prophètes, l’Incarnation du Fils de Dieu, sa prédication, ses miracles, sa Passion, sa mort sur une Croix et sa Résurrection pour aboutir au Pardon des Péchés ?

Une voix murmure parfois en nous : « Si Dieu est amour, comme Saint Jean lui-même le proclame[3], le pardon de Dieu n’est-il pas quelque chose de tout simple, quelque chose de “facile” pour Dieu et qui va de soi… ? Pourquoi, alors, ce long cheminement de Dieu avec Israël, l’agonie du Jardin des Oliviers, la mort cruelle sur une Croix, la gloire de la Résurrection pour communiquer le pouvoir de pardonner les péchés ? ».

Derrière ce murmure, derrière toutes ces questions plus ou moins conscientes, il me semble qu’il y a plusieurs méconnaissances, plusieurs incompréhensions qui voilent souvent l’extrême convenance de cette longue et rude histoire de la Miséricorde divine, une histoire qui atteint son point culminant dans la mort de Jésus, sa résurrection et le don de l’Esprit-Saint.

En tout premier lieu, une méconnaissance de l’espérance qui accompagne toujours le pardon.

L’amour, quand il est vrai, espère toujours que le pardon relèvera celui qui a fait le mal et parviendra à le rendre meilleur. L’amour espère que le pardon sera efficace. Mais cette efficacité du pardon est toujours une affaire difficile. Elle est particulièrement difficile entre Dieu et nous du fait de notre propension à préférer nos pensées à ses pensées, nos volontés à sa volonté… et donc à rendre stérile le pardon que Dieu ne se lasse pas de nous proposer.

Pourquoi donc “Notre Père des Cieux” se donne-t-il par l’Incarnation de son Fils, la Croix, la Résurrection et le don de l’Esprit-Saint pour surmonter notre mauvaise volonté et rendre efficace son pardon ? Les théologiens ont répondu à cette question de bien des manières.

Mais il y a parfois des histoires, des récits qui en disent aussi long, sinon plus long que toutes les discussions et les raisonnements théologiques.

Je voudrais vous livrer aujourd’hui une de ces histoires. Je l’ai découverte il y a bien longtemps dans un petit livre de spiritualité chrétienne mais elle rassemble plusieurs épisodes de la vie d’un Rabbin du dix-huitième siècle qui appartenait à un courant spirituel important à l’intérieur du Judaïsme d’Europe centrale, le mouvement hassidique[4].

Je vous raconte l’histoire. Il y avait deux Rabbins, un homme déjà âgé et un de ses jeunes disciples, le Rabbi Zousya. Le jeune Rabbi, voulant mieux aider tous ceux qui venaient à lui, demanda à Dieu le don du discernement, le don de voir dans les cœurs. Dieu lui accorda cette grâce et il put voir clairement le bien et le mal dans le fond des cœurs… le bien et aussi le mal !

Ce fut une catastrophe… Devant certains visiteurs Zousya était saisi d’horreur et ne pouvait retenir sa colère si bien que le visiteur s’en allait sans rien dire… Un jour son vieux maître l’appelle et lui dit : « Tout à l’heure un homme est venu te voir. Tu l’as chassé, et pourtant c’était sa dernière chance… ! » Alors, comprenant l’extrême danger de sa trop grande clairvoyance, le jeune rabbi supplia son Maître : « Demande à Dieu que me soit retiré le don du discernement. Que je ne voie plus que le bien chez les hommes, quand même ils pécheraient sous mes yeux ! » Mais son Maître lui répondit : « Je ne peux prier pour cela. Les dons de Dieu sont inaliénables. Ce qui est donné est donné. Mais je vais prier pour qu’il te soit accordé un don nouveau, un don qui s’ajoutera à celui que tu as déjà reçu. »

Et le vieux Rabbi pria. Il pria pour que son disciple se fasse si proche des pécheurs que tout le mal qu’il verrait en eux, il le sentirait non pas comme celui de l’autre mais comme le sien propre, « se sentant seul coupable et seul comptable de leurs fautes… » [5].

Beaucoup plus tard, on demandait au Rabbi Zousya comment il se faisait que beaucoup de ceux qui venaient à lui étaient, en fin de compte, amenés au repentir, au retour à Dieu et changeaient leur manière de vivre…

Voici la réponse qu’il donna une fois : « Quand un homme vient me voir dont le cœur s’est endurci et qui ne voit même plus le mal en lui, je descends marche après marche tous les degrés du mal jusqu’au niveau où est cet homme. Et quand je suis à son niveau j’opère la ligature de la racine de mon âme à la racine de la sienne. Et alors, en étant un avec lui, je commence à me repentir de notre péché et à faire retour à Dieu avec lui… Comment en conséquence de tout cela ne pourrait-il pas revenir à Dieu puisqu’il m’est uni ? » [6]

Je ne sais si cette histoire saisissante a été vécue ou si elle exprime surtout une espérance prodigieuse. En tous les cas elle est pleine d’affinités avec l’Évangile et on ne peut pas ne pas rapprocher cette figure du Rabbi Zousya de la figure de Jésus-Christ. Bien entendu il y a de grandes différences mais les affinités sont tout de même impressionnantes. Zousya comme Jésus a été, au plus haut degré, un être de miséricorde si on veut bien ne pas réduire la miséricorde au seul pardon mais la prendre plus largement comme la décrivait Saint Augustin : « Une compassion de notre cœur pour la misère d‘autrui qui nous pousse à le secourir si nous le pouvons… » [7]. Retenons bien : Dans miséricorde, il y a compassion et il y a aussi action !

Nous pouvons donc tirer profit d’un rapprochement entre Jésus et Zousya. Mais lequel ?

Peut-être une aide pour accéder davantage à la dimension intérieure de la Passion de Jésus, de sa Résurrection et du pardon qu’il apporte. Nous risquons toujours d’en rester à la dimension extérieure de la Passion et de la Résurrection de Jésus c’est-à-dire à la condamnation à mort, aux insultes, aux coups, à la mise en croix, à la mort et de nouveau à la vie, le troisième jour : tout ce qui a pu se voir d’une certaine manière. Tout cela, bien entendu, est partie intégrante de la Passion et de la Résurrection de Jésus mais ça n’en est pas cependant la totalité. Il y a une dimension intérieure qui, d’une certaine manière, est la seule décisive. Elle est prophétisée dans les paroles du dernier repas[8]. Or, dans ce que nous pouvons oser appeler l’abaissement et le relèvement de Zousya[9], l’accent est mis uniquement sur cette dimension intérieure. On y voit la compassion du Saint pour le pécheur, une compassion qui pousse le Saint à éprouver de l’intérieur tout l’abaissement du pécheur, à descendre en quelque sorte toutes les marches de sa misère spirituelle pour le rejoindre enfin là même où il appartient encore à Dieu, à la racine de son être. Une compassion qui détermine le Juste à se solidariser avec le frère pécheur en désirant de toutes ses forces le ramener avec lui dans la lumière de Dieu.

Cette dimension intérieure de l’abaissement de Zousya peut nous aider à contempler la dimension intérieure de la Passion et de la Résurrection de Jésus : l’extrême miséricorde de Celui que le Père a envoyé pour sauver le Monde.

Derrière ce Rabbi qui noue la racine de son âme à la racine de l’âme de l’homme pécheur pour le ramener à Dieu, il n’est pas difficile de contempler la miséricorde de Jésus-Christ : Il s’attache à nous pécheurs, coûte que coûte, au cœur de sa passion, afin que nous lui soyons attachés à notre tour pour toujours, que nous soyons délivrés de notre mauvaise volonté et que nous revenions au Père. Et ce retour au Père s’opère en participant librement à l’amour et à l’obéissance de Celui qui nous a rejoints dans notre nuit.

Puissions-nous donc ne jamais séparer le pardon que nous recevons et le pardon que nous avons à communiquer de ce lien vivant que Jésus a noué avec nous sur la Croix en vue de nous ressusciter avec Lui comme enfants de Dieu à part entière. C’est ce lien qui est l’œuvre suprême de la Miséricorde de Dieu !

Étienne OSTIER


[1] Jean 20,19.

[2] Actes 13,31.

[3] 1 Jean 4,8.

[4] Le récit tel que je le reproduis librement vient de Jean Lafrance, La prière du cœur, Abbaye Sainte-Scholastique, Dourgne 1978, pp. 89-90. Il s’inspire assez fidèlement pour le fond, je l’ai vérifié, de Martin Buber, Les récits hassidiques, Plon 1963, pp 328, 333-335, 341. Il ne reproduit pas littéralement les anecdotes rapportées par Martin Buber mais les développe et les dramatise un peu à partir d’indices qui sont dans le texte.

[5] Martin Buber, Op. cit. p. 328.

[6] Martin Buber rapporte l’inscription que portait la pierre tombale du Rabbi Zousya : « Il a servi Dieu dans l’amour, il a souffert dans la joie, et beaucoup sont ceux qu’il détourna de leurs fautes ». M. Buber, Op. cit. p. 345.

[7] Saint Augustin, Cité de Dieu, IX,5.

[8] En prophétisant sa mort au cours du dernier repas avec ses apôtres, Jésus souligne que c’est pour eux et pour la multitude, pour la rémission des péchés, qu’il fait don de sa vie. C’est ce que l’on peut nommer la dimension intérieure de la Passion.

[9] Martin Buber rapporte bien des traditions qui évoquent les souffrances du Rabbi Zousya. En particulier ceci : « Il avait pris sur lui de souffrir pour expier les fautes d’Israël », p. 345.

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