La Toussaint, Le Temps de Dieu et La Racine de La Sainteté.

“Remettre les pendules à l’heure”… Vous connaissez cette expression un peu ancienne, un peu vieillie peut-être. On l’emploie au sens figuré quand il y a du relâchement dans les idées et dans les comportements d’un groupe réuni pour une tâche commune et que l’on veut redresser la situation.
Il me semble qu’un des buts de la fête d’aujourd’hui, la fête de la Toussaint, est de “remettre nos pendules à l’heure”. Je précise tout de suite qu’il y a tout de même une différence. La Toussaint est une fête et non pas une semonce, une réprimande…
C’est avec joie que l’Église nous appelle aujourd’hui à remettre nos pendules à l’heure…à “l’heure de Dieu” qui est bien différente de la nôtre !

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“L’heure de Dieu”… Se mettre à l’heure de Dieu c’est d’abord voir autrement la foule incalculable de ceux qui nous ont précédés dans la vie; c’est voir autrement la vie et la mort; c’est voir autrement le passé, le présent et l’avenir.
Quand on regarde le passé, le passé proche et le passé lointain, d’une manière lucide mais sans les yeux de la Foi, c’est un immense cimetière. Certes, il reste des monuments du passé, il reste des œuvres et des inventions, il reste des noms dans les dictionnaires… Mais quel océan d’oubli et de poussière!
Quand on pense à eux, que c’est étrange de ne savoir en général à peu près rien de très personnel de nos arrière-grands-parents! Pourtant ils ont été aussi vivants que nous, aussi accrochés à cette terre que nous, et ce n’est pas si loin que cela!
Cet immense naufrage des générations successives qui composent l’humanité contribue à créer en nous une image, en partie fausse, du passé et aussi du présent. Nous nous imaginons sur une route qui avance, la route du temps, et nous avons l’impression de laisser derrière nous, dans un abandon qui ira grandissant, ceux qui meurent avant nous…
La fête de la Toussaint, la fête d’aujourd’hui, nous invite à contredire cette vision, à combattre en nous cette impression, car elle est fausse. Dans “le temps de Dieu” qui est plus vrai que le nôtre, ceux qui sont morts mais qui ont été purifiés d’une manière ou d’une autre dans le sang de l’Agneau, ne sont pas seulement notre passé. Ils ne sont pas moins vivants que nous, bien au contraire. Ils sont aussi, avec le Christ ressuscité, notre avenir et même notre présent.
–Ils sont notre avenir! Ils sont en avant de nous dans la Cité Sainte, dans la Jérusalem d’En-Haut! Ils nous précèdent dans la plénitude de la Vie, cette sorte de Vie qui conduit à son achèvement le dessein conçu de toute éternité par notre Père des Cieux: nous élever, par étapes et librement, à la communion bienheureuse et sans limite avec son Fils Jésus-Christ, nous élever conjointement à une immense et bienheureuse communion fraternelle.
–Ceux qui sont morts avant nous et qui ont été totalement purifiés sont aussi dans notre présent! Car la foule immense des Saints nous connait en Dieu et intercède pour nous…Cette foule des Bienheureux nous désire et nous espère, comme le dit St Bernard dans une homélie pour la Toussaint.
Parlant de la “Patrie des Cieux”, Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus écrivait dans les derniers mois de sa vie: “Je participerai à la miséricorde infinie du Seigneur. Je crois que les bienheureux ont une grande compassion de nos misères, ils se souviennent qu’étant comme nous fragiles et mortels, ils ont commis les mêmes fautes, soutenu les mêmes combats et leur tendresse fraternelle devient plus grande encore qu’elle ne l’était sur la terre; c’est pour cela qu’ils ne cessent de nous protéger et de prier pour nous.”
Ouvrons-nous donc avec joie à l’heure de la Toussaint. C’est l’heure par excellence de la “Communion des Saints”.

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Remettre les pendules à l’heure, à “l’heure de Dieu”, un jour de Toussaint, c’est encore autre chose. C’est se redire aussi où se trouve la porte qui conduit, dès maintenant, à la sainteté! Car la sainteté ne doit pas être remise à demain. Pour un chrétien elle n’est pas facultative car Dieu la destine ici-bas à être “le sel de la terre et la lumière du monde”. Sans sa présence, même très cachée, les sociétés humaines se corrompent et réduisent dangereusement le vaste champ des besoins fondamentaux de l’homme.
Oui, où se trouve la porte d’entrée de la sainteté? Ce n’est pas pour rien que l’Église nous donne à entendre aujourd’hui les “Béatitudes”! La porte qui conduit à la sainteté se laisse voir dans la première des Béatitudes : “Heureux ceux qui ont une âme de pauvre.” La seule entrée possible sur la route de la sainteté, c’est “l’esprit de pauvreté”.
Mais de quoi s’agit-il ? Il y a certainement plusieurs manières de caractériser cet “esprit de pauvreté”. Je vous en propose une en ce matin de Toussaint. “L’esprit de pauvreté”, c’est d’abord la certitude que le “nécessaire”, je dis bien le “nécessaire”, non pas le superflu, nous manque, que nous ne l’avons pas dans nos réserves, que nous ne pouvons pas nous le fabriquer mais que Dieu, Lui, n’a qu’un désir, c’est de nous le communiquer chaque jour si nous le voulons bien.
Quel est donc ce “nécessaire” qui nous manque? La réponse va peut-être vous surprendre. Ce nécessaire qui nous manque, c’est tout simplement l’amour! Sans doute pas n’importe quel amour, mais l’amour sans frontière et à toute épreuve, le ferme attachement au bien d’autrui, l’engagement fidèle au bénéfice d’autrui et des justes sociétés dont il fait partie. Au fond, l’amour que Jésus dessine dans les Béatitudes que nous avons entendues il y a quelques minutes.
Certes, dans certaines circonstances favorables, l’amour pour autrui nous paraît ne pas nous manquer et avoir des racines purement terrestres. Ainsi, comme le suggère Jésus dans le Sermon sur la Montagne, quand “nous aimons ceux qui nous aiment”. De fait nous sentons parfois que notre conjoint, nos enfants, nos amis alimentent tout naturellement l’amour que nous leur portons. Dans ce cas, l’amour ne nous manque pas, il se recycle en quelque sorte dans un échange humain permanent.
Mais est-ce bien ce qui se vit à longueur d’existence? Qui n’a pas vu arriver des jours où nous butons sur la difficulté d’aimer notre prochain, même quand il s’agit de très proches? Nous voudrions aimer et nous n’y arrivons pas! Nous touchons alors du doigt la vérité de la parole de Jésus: “Sans moi, vous ne pouvez rien faire”. Nous réalisons que, sans une force d’aimer reçue d’en haut, nous n’arriverons pas à nous attacher fermement et durablement au bien d’un autrui qui a bien des aspérités et qui est loin d’être toujours aimable! L’amour à toute épreuve vient d’en haut et n’est pas dans nos réserves.
Savoir cela, reconnaître cela, en souffrir et prier avec insistance, c’est le début de l’esprit de pauvreté. C’est aussi le moment où le Christ nous met sur le chemin de la sainteté, de sa sainteté !
Réjouissons-nous en ce jour de Toussaint. La sainteté pour aujourd’hui à laquelle notre Père des Cieux nous a concrètement appelés est une vie en communion avec celle de son Fils Jésus-Christ. Mais elle est d’abord une force d’aimer qu’il nous faut demander avec insistance. Cette sainteté ne trouvera son plein accomplissement qu’au-delà de cette vie, mais cet accomplissement est déjà une réalité bienheureuse et fraternelle pour une multitude innombrable. Sachons dans la foi que cette multitude des Saints qui nous a précédés n’est pas loin de nous, elle nous accompagne et nous soutient fraternellement sur le chemin de l’amour à toute épreuve et sans frontière.

Etienne Ostier

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