Manille et Tacloban

L’idée m’est venue de chercher des documents sur le voyage du Pape aux Philippines. C’est un événement très considérable. J’ai trouvé sur le site du Vatican la transcription exacte de l’entretien avec les journalistes dans l’avion du retour. Le plus souvent nous ne lisons que de courts extraits, qui ne donnent qu’une très faible idée de la force mais aussi l’humilité des propos du Pape. Voici la fin de l’entretien. Le Pape répond à la question d’une journaliste espagnole.                   Père Jean-Loup Lacroix

NB. Il faut se rappeler que la région de Tacloban est celle qui a été dévastée par le typhon Haiyan, le plus meurtrier de toute l’histoire des Philippines (8 novembre 2013, plus de 10 000 morts). Quand le Pape s’y est rendu la semaine dernière, de nouvelles intempéries déferlaient, au point qu’une jeune volontaire, Krystel, a été tuée par la chute d’une structure métallique et que l’avion transportant les membres du gouvernement a été accidenté.


Elisabetta Piqué : Cela a été un voyage émouvant pour tout le monde : nous avons vu pleurer toute la durée du séjour à Tacloban ; nous-mêmes journalistes, nous avons pleuré ; vous avez vous-même dit hier que le monde avait besoin de pleurer. Tout a été très intense. Nous voulions vous demander quel a été pour vous le moment le plus fort : la messe à Tacloban et puis hier lorsque cette enfant s’est mise à pleurer…

La deuxième question est la suivante : hier, vous êtes entré dans les annales de l’histoire, en dépassant le record de Jean-Paul II au même endroit : six à sept millions de personnes étaient présentes. Comment vivez-vous donc le fait d’être entré dans l’histoire comme étant le Pape ayant célébré la messe accueillant le plus grand nombre de personnes de tous les temps ?

Messe sous les intempéries

Messe sous les intempéries

Pape François : Le moment le plus fort. Celui de Tacloban, la messe, cela a été très fort pour moi, très fort : voir tout le peuple de Dieu, immobile là, en train de prier, après cette catastrophe, le fait de penser à mes péchés et à ces gens… C’était fort, ce fut un moment très fort. Au moment de la messe là-bas, je me suis senti comme anéanti, la voix me manquait presque. Je ne sais pas ce qui m’a pris, peut-être l’émotion, je ne sais pas. C’est une sorte d’anéantissement. Et puis parmi les moments forts, il y a eu les gestes, chaque geste. Lorsque je passais et qu’un papa faisait ce geste [celui de porter un enfant jusqu’à lui], je donnais la bénédiction, et lui me remerciait, pour eux une bénédiction suffisait. J’ai pensé : et moi qui ai tant d’exigences, qui veux ceci, qui veux cela… Cela m’a fait du bien ! Des moments forts. Même après que j’ai su qu’à Tacloban nous avons atterri avec un vent de 70 kilomètres heure, j’ai pris au sérieux l’avis qui nous encourageait à partir à 13 heures au plus tard parce que c’était dangereux. Mais je n’ai pas eu peur.

En ce qui concerne le grand nombre de participants, je me suis senti tellement anéanti. C’était le peuple de Dieu et le Seigneur était là. C’est la joie de la présence de Dieu qui nous dit : souvenez-vous bien que vous êtes les serviteurs de ces personnes… Ce sont eux les protagonistes…

"Pourquoi des enfants souffrent tant?"

“Pourquoi des enfants souffrent tant?”

Et puis il y a ces pleurs. L’une des choses qui se perdent lorsqu’il y a trop de bien-être, ou que les valeurs ne sont pas bien comprises, ou encore lorsque nous sommes habitués à l’injustice, à cette culture du rejet, est la capacité à pleurer. C’est une grâce que nous devons demander. Il y a une belle prière dans le missel ancien, pour pleurer. Celle-ci disait, plus ou moins : « O Seigneur, toi qui as fait que Moïse avec son bâton fasse jaillir l’eau du rocher, fais que du rocher de mon cœur jaillisse l’eau des pleurs ».

C’est une très belle prière ! Nous chrétiens devons demander la grâce de pleurer, surtout les chrétiens nantis, et pleurer sur les injustices et pleurer sur les péchés. Parce que le fait de pleurer nous permet de comprendre de nouvelles réalités ou de nouvelles dimensions de la réalité.

C’est ce qu’a dit la fillette, et c’est aussi ce que je lui ai dit. Elle a été la seule à poser cette question à laquelle on ne peut répondre : « Pourquoi les enfants souffrent-ils ? ». Le grand Dostoïevski se la posait, et il n’est pas parvenu à répondre : pourquoi les enfants souffrent-ils ?

Elle, avec ses larmes, une femme qui pleurait…

Il y a autre chose que je veux souligner ici : ce que j’ai dit au dernier jeune garçon [lors de la rencontre avec les jeunes], qui travaille vraiment bien, donne, organise, aide les pauvres. Mais n’oublie pas — lui ai-je dit — que nous aussi devons être des mendiants vis-à-vis d’eux, parce que les pauvres nous évangélisent. Si nous enlevons les pauvres de l’Évangile, nous ne pouvons pas comprendre le message de Jésus. Les pauvres nous évangélisent. « Je vais évangéliser les pauvres ». Oui, mais laisse-toi évangéliser par eux !, car ils ont des valeurs que tu n’as pas.

(Vol de retour, 19 janvier 2015)


 

Une vidéo : Découvrez l’association, ANAK-Tnk, « un pont pour les enfants », portée par un français, le père Matthieu Dauchez, à laquelle le Pape François a rendu une visite surprise.


Rome, (Zenit.org) Les larmes de la jeune Glyzelle Palomar, 12 ans, ont inspiré le discours du pape François aux jeunes de Philippines ce dimanche 18 janvier, sur le campus de l’université Saint-Thomas de Manille, devant 30 000 jeunes, sous la pluie : « Si vous n’apprenez pas à pleurer vous ne serez pas de bons chrétiens.”

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