La première place

“Invite des pauvres, des estropiés”

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens
pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient.
Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places, et il leur dit :
« Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place,
de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi.
Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ; et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place.
Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place.
Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira :
‘Mon ami, avance plus haut’, et ce sera pour toi un honneur
aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi.
En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »

Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité :
« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères,
ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation
et ce serait pour toi un don en retour.
Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés,
des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour :
cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

Peuple de Dieu, Frères et Sœurs,

Venus des horizons divers, Paroissiens de Saint-Sulpice, rassemblés autour de la Table Eucharistique, en ce deuxième dimanche ordinaire et vous Mgr Thimothée Bodika qui présidez cette messe, Chers Confrères dans le Sacerdoce. Je prie le Seigneur pour qu’il ouvre nos cœurs à l’accueil de cette parole que nous venons de proclamer et qu’il raffermisse notre foi personnelle et communautaire.

De tout temps, dans toutes les civilisations et dans toutes circonstances de la vie en société, la double préoccupation de la première place constamment recherchée par tous, parfois, avec acharnement et celle de la dernière place, à la fois redoutée et répugnante, taraude la psychologie humaine, en terme d’opposition fondamentale, tout comme l’opposition entre la vie et la mort. Occuper la première place est une aspiration du cœur de chaque homme et par conséquent la dernière place s’apparente à l’échec et à l’humiliation.

L’évangile que nous venons d’accueillir se présente comme une sorte de décret d’application de ce que nous pouvons considérer comme une « loi évangélique » donnée par notre Seigneur Jésus à la fin de l’évangile du 21ème dimanche du temps ordinaire c’est-à-dire dimanche dernier. « Oui il y a des derniers qui seront premiers et des premiers qui seront derniers ». (Luc 13/30)

Comment cela est-il possible ? Dirions-nous. À moins que cela ne relève que de la tricherie, comme c’est parfois le cas, malheureusement, sur la terre des hommes, au sein des groupes et des sociétés.

Pour bien nous situer par rapport à cet évangile afin de mieux en vivre dans la foi, c’est-à-dire dans une perspective de foi vécue, je voudrais situer cette méditation à partir de deux considérations dont il faut tenir compte. D’abord, ne perdons pas de vue la spécificité de l’évangéliste Luc qui complète son récit par une dimension, un aspect essentiellement missionnaire présenté dans les Actes des Apôtres, pour affirmer que la foi en Jésus-Christ ressuscité doit se déployer en chaque baptisé, dans une perspective de foi concrètement traduite en des actes. Ensuite, l’itinéraire de Jésus vers Jérusalem le conduisait à l’accomplissement de la mission, à lui, donnée par son Père. Jésus va à Jérusalem pour accomplir le projet de Dieu sur l’humanité. Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils pour le sauver. Ce projet se réalise par Lui et en Lui. Par son Incarnation, il a porté en lui le destin de l’humanité. Et parce que l’Incarnation n’était pas une tricherie, il fallait monter à Jérusalem pour accomplir ce destin, conduire l’Humanité toute entière vers la vérité de l’Amour divin, vers le Salut.

Ces deux considérations donnent à comprendre que cet évangile et les messages de Jésus ne doivent pas être accueillis d’abord comme des petites ou grandes recettes pour résoudre les problèmes personnels ou ceux de la vie en société, mais prioritairement, comme un message sur le sens de la vie en Dieu et de la mort. La vie du baptisé est portée par le Christ. Notre vie est dans le Christ. Le chrétien vit déjà dans le Mystère du Salut : l’Incarnation et la Rédemption. La vie chrétienne, par conséquent ne peut être authentiquement vécue que dans la logique de l’abaissement, tel que l’exprime l’Apôtre Paul dans l’épître aux Philippiens : « tout fils qu’il était, il n’a pas retenu jalousement le titre qui l’égalait à Dieu, il s’est abaissé, prenant la condition, jusqu’à la mort, à la mort sur une croix ». (Ph 2/8).

Paul reprend cette même logique dans la deuxième épître aux Corinthiens : « de riche qu’il était, il s’est fait pauvre, pour nous enrichir de sa vie ». Voilà, Frères et Sœurs, l’itinéraire spirituel qui nous est proposé dans cet évangile.

Le baptême chrétien fait de nous des fils de Dieu ; c’est la grâce de l’abaissement de Jésus-Christ, fils de Dieu, jusqu’à la mort sur la croix.

Au baptême, nous sommes marqués par la Croix, pour signifier que nous nous sommes engagés avec le Christ sur le chemin de la Croix, le chemin qui nous introduit dans la filiation divine, le chemin d’une vie nouvelle qui contredit pour les purifier les aspirations de l’homme marqué par le péché.

La première place est une sorte de délice dans la psychologie humaine ; et la dernière place n’est une aspiration pour personne ; elle apparaît comme une contrariété et même comme une aliénation de la vie.

À vrai dire, nous comprenons bien que cette parabole de la première place, ou de la dernière place, est bien plus qu’une question de positionnement autour d’une table dans un banquet. C’est une invitation à prendre conscience de notre véritable identité ; à un appel à sortir de notre ordre naturel, fait de compétition, de lutte, de suffisance, d’orgueil, de mensonge. Qui de nous, ne se retrouve pas quelques fois, et même très souvent en posture de recherche de la première place ?

Qui de nous ne sait pas défendre sa place, parfois par tous les moyens ; ses biens, son argent, bref sa position de premier, aussi bien dans les rapports humains que dans les groupes, et même des rapports entre les pays.

Frères et sœurs, ce que l’Eglise nous enseigne, ou nous rappelle aujourd’hui, c’est la spiritualité de la vie chrétienne. « Celui qui veut être mon disciple, qu’il renonce à lui-même, qu’il renonce à sa vie personnelle, qu’il renonce à ses ambitions de gloire terrestre, ô combien éphémère et passagère, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive, jusqu’à ma propre gloire.

La gloire de la première place tant recherchée sur la terre, vient de Dieu tout comme la vie, cette vie que nous voulons, elle aussi, en abondance. Connaître notre identité véritable c’est aussi reconnaître que le chrétien a tout reçu : la vie et la gloire de la vie éternelle. À ce sujet, Saint-Paul, nous rappelle : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu as tout reçu, pourquoi t’enorgueillir ? (1 cor 6/7)

Si tu as tout reçu, cela veut dire que tu n’as rien et même que tu n’es rien. Et si tu as reçu un peu plus ou bien plus que les autres, tu as beaucoup plus de raison de ne pas t’enorgueillir, mais plutôt d’être humble pour rendre grâce à Dieu de qui tu as tout reçu. Tu dois t’abaisser devant les largesses et les richesses de son Amour.

L’abaissement et l’humilité sont de grandes vertus qui s’opposent à l’orgueil qui s’affirme comme un véritable obstacle à l’amour de Dieu et du prochain.

Ben Sirac le Sage, dont nous avons écouté un extrait de la sagesse avait présenté l’intérêt de la vertu d’humilité ou de l’abaissement au cœur de la sagesse humaine.

« Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité. Plus tu es grand plus il faut t’abaisser, et tu trouveras grâce devant le Seigneur. » (Siracide,3/17-20)

L’humilité est une grâce qui dispose le cœur de l’homme à la générosité et à la gratuité. Et c’est bien de la générosité et de la gratuité qu’il est question dans la parabole de la dernière place. Nous voyons bien que la recommandation de Jésus à l’homme qui invite au repas, va aussi à contre-courant de l’ordre moral et social habituel. Cette recommandation, nous ramène, tout comme la première, au cœur du Mystère pascal.

Les sociétés en général et la vie en société en particulier s’organisent d’abord autour de l’échange et non du partage. Chaque civilisation est une architecture de réponses aux besoins existentiels des hommes à travers l’échange : je donne pour que tu me donnes. Je te donne maintenant pour que tu m’en donnes demain. Dans certaines civilisations, ne pas pouvoir donner en retour fait perdre la face, à la fois sur le plan psychologique et même sur le plan social. Et recevoir gratuitement constitue une gêne.

Jésus propose un nouvel ordre social chrétien dans des rapports humains enveloppés et éclairés par la gratuité de la vie, de l’amour, et du Salut éternel. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu et si tu as tout reçu », donne gratuitement, sans rien attendre en retour d’une récompense terrestre. Car, aucune récompense terrestre ne peut valoir une générosité sans calcul. Pour le disciple de Jésus-Christ, une générosité sans prétention de retour s’inscrit dans les efforts d’entrer par la « porte étroite », chemin de l’humilité. Humilité et générosité sont des sentiments du Cœur de Jésus que chaque fidèle doit éprouver dans son cœur. C’est le message de ce 22e dimanche du temps de l’Eglise.

Que cette Eucharistie comble nos cœurs de ces sentiments du Cœur de Jésus qui s’offrent à nous : la grâce de l’humilité et de la générosité.

Prions pour la conversion de notre regard sur nous-mêmes, sur la place que nous occupons ; prions pour notre prochain afin que nos yeux s’ouvrent spontanément et se tournent surtout vers les plus pauvres.

Prions, pour que nos efforts de partage, nos œuvres de miséricorde et de charité menés en Eglise et dans nos sociétés en faveur des plus pauvres soient toujours agréables à Dieu.

Bon début de rentrée scolaire.  Amen

Benoît Kala
Dimanche 1er septembre 2019

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