Marie Noël

Elle était née et morte à Auxerre (1883-1967). Sa vie avait été sage. Mais ce qu’elle avait écrit pouvait faire peur. La dédicace de ses « Notes intimes » valait mise en garde garde : « Aux âmes troublées leur sœur. »

Rien d’inconvenant dans ses écrits, mais la confidence d’un combat spirituel. Une lutte avec Dieu.

L’un des deux grands drames de sa vie avait été le décès d’un petit frère. La mort est sa hantise et Dieu lui fait peur. Dans un poème sur la Chandeleur, elle évoque les cierges que le prêtre éteignait jadis un par un. Dernière strophe : « Et nul ne sait plus où, Quand Dieu les a soufflées, Et nul ne sait plus où Les âmes sont allées. »

Elle a écrit cette effrayante prière : « Mon Dieu, je ne vous aime pas. » Non pas un blasphème, mais une terrible lucidité. Qui osera dire qu’il aime Dieu comme il le faudrait ? Sans mesure.

Dimanche prochain, à 16h00, le Père Arnaud Montoux donnera à Saint-Sulpice une conférence sur elle : « La Sainteté, c’est moi, Dieu, en toi, l’Homme » (belle définition de la vie mystique !)

On m’a demandé quel était le rapport avec notre thème d’année : « Heureux, vous les pauvres ». Il faut comprendre que la vie de Marie Noël fut un douloureux chemin d’espoirs déçus et d’une certaine solitude. Elle se voyait comme la plus misérable des pauvresses. Pas une pécheresse, non ; en fait, sa vie était exemplaire. Mais bien une femme à laquelle tout fait défaut, et surtout d’être aimée. Son autre grand drame : être demeurée seule.

Elle connaît aujourd’hui une notoriété grandissante. On comprend qu’elle ne fut pas seulement exemplaire par son service des pauvres gens et son œuvre littéraire, mais aussi par sa pensée. Personnellement, je n’ai jamais rien trouvé de plus profond sur le scandale du mal que ce qu’elle en dit à travers ses poèmes.

En fait, les personnages comme elle sont plus nombreux qu’on ne le croit. On vient de traduire en français les notes spirituelles laissées par l’écrivaine américaine Flannery O’Connor (1925-1964) : la même originalité, un talent littéraire très différent mais tout aussi grand, la même liberté de ton pour parler à Dieu.

Notre monde n’est pas sans lumière.

Père Jean-Loup Lacroix

Visage

Quand je m’arrêterai, Seigneur, à votre porte,
Comme une qui revient de faire sa journée,
Encor tout en sueur d’être à grand’peine morte,
Lasse des quatre temps et du mal de l’année ; (…)

Ne me donnez pas l’air, Seigneur d’être une sainte,
Avec sa bouche grave et ses yeux de lumière
Qui dominent en paix sur les choses éteintes,
Ni l’air d’ange que j’eus quelquefois en prière.

Mais rappelez d’entre mes autres apparences
Celle d’une pauvresse en robe déchirée
Qui s’en va, par un grand orage, en grande errance,
Perdue au vent sur une route chavirée ; (…)

Faible comme un petit laissé sans nourriture,
Triste comme une faute à qui nul ne pardonne,
Vile comme un lépreux que son mal défigure,
Laide comme un mourant que sa chair abandonne.

Rappelez le moment et le lieu de la route
Où cette misérable à la foudre livrée,
Tomba dans la male ombre et saigna goutte à goutte…
Là, celui qui passait l’a, très tard, rencontrée.

Là, celui qui montait à travers la tempête
Eut pitié. Simplement il eut pitié. Pas plus…
Le visage que j’eus en relevant la tête,
Je le veux pour beauté par-devant les élus.

Je le veux, à jamais, pâle comme je l’eus,
Plus tremblant qu’une flamme et plus fuyant qu’une aile,
Pour être, sur le seuil ébloui du salut,
Le visage effrayé de ma joie éternelle.

Marie Noël, L’Œuvre poétique, pp. 229-231


Ce poème est tout à fait pathétique. Il faut aussi remarquer l’humour dont Marie Noël fait preuve.

Ne me donnez pas l’air, Seigneur d’être une sainte,
Avec sa bouche grave et ses yeux de lumière
Ni l’air d’ange que j’eus quelquefois en prière.

Non, elle ne s’est jamais prise pour une sainte. Peut-être un ange, mais ce n’était pas tout à fait elle.
Vous remarquerez surtout que la poésie est faussement sage : de beaux alexandrins avec leurs rimes bien en place, mais soudain ce vers au rythme désarticulé (1+5+1+2+3), qui vous coupe le souffle :

Là, celui qui passait l’a, très tard, rencontrée.

On comprend que celui qui passe, si tard, c’est le Sauveur…

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