L’Évangile possible ou impossible ?

Il peut sembler que Jésus demande l’impossible.

Tout le monde peut comprendre qu’il ne faut pas commettre de meurtre. Tout le monde devrait comprendre que les époux se doivent fidélité. Tout le monde comprend que, si l’on a prêté serment, alors on doit tenir parole.

Mais Jésus demande infiniment plus. Il ne veut pas que l’on se mette en colère contre autrui. Il ne veut pas d’injures. Il veut que le regard que les hommes et les femmes posent les uns sur les autres soit toujours chaste, respectueux. Il veut qu’on ne mente jamais, que la règle de notre conduite soit de dire oui si c’est oui, non si c’est non.

Dans le passage qu’on lira dimanche prochain, Jésus va jusqu’à dire : « Aimez vos ennemis. »

Beaucoup vous diront que tout cela est impossible.

Je n’en suis pas certain.

Ne jamais mentir, absolument jamais, c’est une règle que nous pouvons essayer de respecter.

Je connais des personnes qui le font.

Avoir une grande délicatesse dans les relations entre hommes et femmes, ne jamais se permettre le petit sous-entendu qui serait le début d’une infidélité, ni ce regard lourd qui est déjà le commencement d’un adultère, beaucoup suivent ce chemin sans étroitesse, sans cette austérité qui ne donne pas à autrui l’envie de vous imiter, mais bien plutôt avec cette fraîcheur que l’on trouve chez certains jeunes et que nous conserverons toute notre vie, si celle-ci est pure.

Avoir une bienveillance inlassable, tout pardonner, ne pas se mettre en colère, mais désamorcer les conflits, c’est possible. Certains vivent ainsi. Je dirai qu’il n’est jamais trop tard pour s’y mettre. Si nous nous sommes mis en colère bien trop souvent, il est possible, l’âge venu, de nous montrer enfin plus compréhensifs, plus miséricordieux. Qui sommes-nous pour juger autrui ? En repensant à notre vie, nous nous apercevons avec tristesse que nous avons souvent été durs. Nous voulions avoir raison. Nous ne voulions pas comprendre les faiblesses des personnes qui se comportent mal parce que c’est plus fort qu’elles. Nous comprenons maintenant que nous avions tort. Nous comprenons que nous avons nous-même besoin de miséricorde. « Si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne pardonnera pas vos fautes » : Jésus dit cela et nous le comprenons. C’est quand même logique. La tradition musulmane a retenu la même idée : « Il ne sera pas fait miséricorde à celui qui ne fait pas miséricorde. »

S’il nous est arrivé d’avoir le cœur mauvais, nous comprenons qu’il est temps de changer. Avoir les nerfs à vif, s’agacer pour un rien, cela peut nous arriver ; mais nous désamorcerons cela très vite si nous avons bon coeur.

Bien sûr, la bonté que nous avons à acquérir doit être bonté sincère : non pas cette « posture » que l’on prend pour se donner le beau rôle, mais cette capacité à se mettre à la place d’autrui, à partager ses joies et ses peines. On va se montrer chaleureux et encourageant, aussi souvent qu’il le faut.

Avec délicatesse, on évitera cependant d’en faire trop. On saura se taire, quand le respect l’impose, quand on a besoin de notre écoute et de nos larmes, et non pas de bonnes paroles.

On entend souvent dire que l’Évangile est une utopie. Les préceptes du Sermon sur la Montagne seraient des préceptes « impossibles ». Les mettre en pratique serait toujours une sorte de miracle.

Je ne suis pas sûr que ce soit vrai. Les enseignements de Jésus sont difficiles, en effet. Jésus dit : « Vous serez parfaits comme votre Père est parfait. » C’est d’abord une direction qu’il nous indique. La perfection que nous devons ambitionner doit être une perfection de miséricorde.

Dans la suite du Sermon sur la Montagne, Jésus explique que Dieu fait tomber la pluie pour les bons comme pour les méchants. Dans l’évangile selon saint Luc, Jésus dit : « Vous serez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. »

Une direction à prendre, donc. Mais pour y marcher jusqu’au bout. Jésus parle bel et bien de perfection.

Saint Bernard a dit : « La mesure d’aimer Dieu, c’est de l’aimer sans mesure. » Tous les saints ont compris cela. Sainte Thérèse d’Avila a écrit un petit livre, peut-être son chef d’œuvre, intitulé Le Chemin de la Perfection.

En lisant l’Évangile, nous comprenons qu’un tel chemin, n’est pas celui d’une élite. Jésus le propose à tous. En fait, il ne nous laisse pas le choix. Prendre un autre chemin, c’est refuser d’être son disciple.

Aujourd’hui, beaucoup de gens pensent que le pape François est un idéaliste. Il demanderait l’impossible. Il me semble qu’il nous demande tout simplement de vivre l’Évangile, même s’il faut pour cela aller à contre-courant.

En conclusion du texte que le Pape a rendu public cette semaine au sujet de l’Amazonie, le Pape dit ce qui le motive, ce qui devrait motiver tous les chrétiens. Permettez-moi de vous lire l’intégralité du passage. Nous y retrouverons le souffle de l’Évangile lui-même.

C’est aussi une invitation, très actuelle, à nous unir au lieu de nous diviser.

« Nous tous, chrétiens, nous sommes unis dans la foi en Dieu le Père qui nous donne la vie et qui nous aime tant. Nous sommes unis dans la foi en Jésus-Christ, l’unique Rédempteur qui nous a libérés par son Sang béni et par sa Résurrection glorieuse. Nous sommes unis dans le désir de sa Parole qui guide nos pas. Nous sommes unis dans le feu de l’Esprit qui nous pousse à la mission. Nous sommes unis dans le commandement nouveau que Jésus nous a laissé, la recherche d’une civilisation de l’amour, la passion pour le Royaume que le Seigneur nous appelle à construire avec lui. Nous sommes unis dans la lutte pour la paix et la justice. Nous sommes unis dans la conviction que tout ne s’achève pas dans cette vie, mais nous sommes appelés à la fête céleste où Dieu sèchera toutes les larmes et reconnaîtra ce que nous avons fait pour ceux qui souffrent. » (Querida Amazonia, n° 109).

Père Jean-Loup Lacroix
Homélie pour le  6me dimanche du Temps Ordinaire
Palladuc (Puy-de-Dôme) 16 février 2020

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