Le rendez-vous

C’est à Mulhouse, dans la pénombre d’une salle d’hôpital. Une équipe de soignants accueille une nouvelle patiente. On lui place une perfusion. En voix off, on nous explique que cette personne, trentenaire, est gravement atteinte. Pour tenter de la sauver, on va la mettre dans un coma artificiel.

Une personne, infirmière ou médecin, est restée seule avec elle. Elle se penche dans une attitude de très grande sollicitude : « On va faire ce qu’il faut. C’est impressionnant, très impressionnant. Mais ne vous inquiétez pas. Vous allez dormir. On va vous soigner. Vous vous réveillerez. Et vous serez guérie ! »

S’il m’arrivait d’être dans la situation de cette personne, je voudrais avoir autour de moi des médecins tout aussi admirables. Mais mon rêve serait qu’on puisse me tenir un discours un peu différent : « Je vais vous endormir, pour plusieurs jours. Oui, c’est impressionnant, mais ne vous inquiétez pas. Vous êtes une personne croyante, n’est-ce pas ? Le moment est venu de faire votre prière. Comme tous les soirs, en somme. Dites simplement dans votre cœur : Mon Dieu, je vous aime. Ensuite, tout ira bien. »

Je sais. C’est impensable. Dans notre société, on ne dit pas à quelqu’un : « Faites votre prière. L’heure est venue. »

Il ne faut pas attendre d’être à l’hôpital pour se préparer à mourir. C’est à faire… le plus tôt possible. Les sages et les saints des temps anciens enseignaient qu’il fallait s’en préoccuper sans cesse. L’Église encourageait cela, et elle l’encourage encore, avec des prières comme celles des Complies : « En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit. » Ou bien : « Quand viendra pour nous le moment de mourir, que ton souffle de vie nous conduise en ta présence » (Complies du dimanche). Ou encore : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. »

Les choses avaient changé. La mort semblait lointaine. Tout d’un coup, la revoilà devant nous. Mercredi, j’étais en train d’expliquer à mes confrères que nous devions veiller les uns sur les autres pour supporter le confinement au mieux. Je me suis surpris à ajouter : « C’est sérieux. On va peut-être mourir ! » Je ne plaisantais pas vraiment.

Je comprends très bien les gens qui ont peur de la mort parce qu’ils redoutent le jugement de Dieu. Je comprends moins bien ceux qui disent : La mort n’est rien. Mais ni la peur ni le déni ne sont des réponses justes. Il existe une troisième voie, trop oubliée. Je la redécouvre durant ces jours.

On peut attendre la mort comme un rendez-vous, comme une rencontre longtemps désirée. Je ne voudrais pas vous choquer, mais une idée m’a effleuré. Pendant un court instant, il m’a semblé que rencontrer le Christ sans plus attendre, c’était un sort très enviable. Oui, on fait de la peine à ceux qu’on laisse. Et puis, on a encore du travail à faire.

Dans l’épitre aux Philippiens, saint Paul se demande s’il va mourir. Il écrit : « Je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable ; mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire » (Ph 1,23-24).

Vous me direz : La mort, c’est quand même terrifiant. Un saut dans le vide. Saura-t-on surmonter sa peur ? On voudrait bien se jeter dans les bras de Dieu. C’est ce qu’on se promet de faire. Mais ne va-t-on pas reculer, le moment venu, comme un cheval refusant l’obstacle ? Il est bien présomptueux de prétendre qu’on sera jusqu’au bout dans la confiance !

Je réalisais pourtant que je n’avais pas à m’inquiéter de cela.

La bonne mort n’est pas celle que l’on vit dans l’euphorie. Pour cela, il suffit d’un très léger surdosage de morphine. Ça ne prouve rien. D’ailleurs, le Christ n’est pas mort ainsi.

Il me semble que notre mort sera bonne et sainte si nous laissons Dieu faire comme il voudra. La page est encore blanche, on signe quand même.

C’est quand la mort semble encore loin qu’il faut l’assumer déjà, résigné et digne, heureux d’avoir vécu, si on ne croit pas en Dieu.

Si on a reçu la grâce de la foi, c’est quand elle semble encore loin, qu’il faut en parler à Dieu par avance.

On peut s’adresser ainsi au Christ : « Le jour vient, Seigneur, où ce sera à toi de jouer. Tu prendras mon âme dans tes bras. Tu auras pitié de ma misère. Quand je me réveillerai, je serai avec toi. »

En attendant, durant les jours, les mois ou les années qui restent à vivre, on essaye de mettre en application ce que répétait le vieux saint Jean : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. »

Père Jean-Loup Lacroix

 

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