Sur la route

Robert ZÜND, Les pèlerins d’Emmaüs (1877) © Wikipédia

Depuis plus d’un mois, les routes sont vides. Plus d’avions dans le ciel. Plus de voyageurs ni de pèlerins. Plus d’auberge qui soit ouverte.

Nous étions déraisonnables. Pour un oui ou pour un non, on partait au bout du monde. Devrions-nous maintenant faire tout le contraire ? Sans doute pas. Une humanité confinée est une humanité étouffée. Rien ne serait plus triste que de fermer durablement toutes les frontières.

Le Christ fut un voyageur, raisonnablement. Non, il n’est pas parti en Inde pour se faire le disciple secret des plus hauts maîtres : il n’avait nul besoin de cela. Mais sa famille et lui durent fuir en Égypte. Pendant les années de sa vie publique, on le vit assez souvent faire de courts séjours dans les pays voisins : Syro-Phénicie, Décapole, pays des Génésariens, et aussi « pays de l’autre côté du Jourdain ».

Le soir du troisième jour après sa mort, le principal groupe de ses disciples était barricadé dans une maison de Jérusalem. Deux autres avaient pris la route, sinon comme des fugitifs, du moins comme des hommes désappointés.

Un voyageur se joint à eux. Il engage la conversation : « De quoi parliez-vous ? » L’inconnu connaît les Écritures. Il leur cite les prophètes. Le Messie devait souffrir et mourir. C’était annoncé.

Ils entrent dans une auberge…

Ce récit, nous l’avons lu cent fois. À chaque fois, nous sommes saisis. Il y a ce moment où ils le reconnaissent. Il y a surtout ce moment où ils sont sur la route. Ils ne l’ont pas encore identifié. Ils l’écoutent. Leur cœur, diront-ils ensuite, est « tout brûlant. »

Ils refont la route en sens inverse, malgré la nuit. Ils retrouvent les autres disciples, les « confinés » si j’ose dire. Ils racontent. Mais voici que le Seigneur les rejoint de nouveau. À Emmaüs, Jésus avait rompu le pain. À Jérusalem, il mange un morceau de poisson grillé. C’est un signe, une sorte de preuve. Non, il n’est pas devenu un pur esprit. Oui, c’est bien lui, et il est là.

Que conclure, sinon qu’on peut trouver le Christ en tout lieu. Le très humble frère Laurent de la Résurrection était saisi par sa présence alors qu’il faisait son travail dans la cuisine du couvent des Carmes, Max Jacob l’a vu dans un cinéma de Montparnasse, sainte Faustine l’a reconnu dans un mystérieux jeune homme venu mendier un peu de soupe. Nous le retrouvons dans les situations les plus banales comme les plus extrêmes. En faisant la queue à la boulangerie, ou bien dans la solitude tragique de qui va mourir loin des siens.

Les églises sont inaccessibles, les pèlerinages impossibles, mais prêtez l’oreille. Un inconnu marche avec nous.

« De quoi discutiez-vous ? »

Père Jean-Loup Lacroix

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