Trinité

Le Père, le Fils et l’Esprit : un seul Dieu. On pourrait penser que le sujet est inactuel. Je suis persuadé du contraire.

Mais évoquons d’abord notre situation. Nous vivons un moment périlleux. Le risque le plus grand n’est pas celui de la reprise de l’épidémie. Nous serons sages quelques semaines encore. Le risque, c’est la division. Trop de stress accumulé nous rend irritables. Et puis, la crise nous a ouvert les yeux. Nous voyons mieux ce qu’il y avait d’insupportable dans notre monde apparemment prospère. Les jeunes crient : « Je ne peux pas respirer. » C’était l’appel à l’aide de George Floyd : ils s’y reconnaissent trop bien.

Que faire ? Beaucoup ont pris la plume pour partager leurs réflexions. Parmi eux, le président de la Conférence des Évêques de France, Mgr Éric de Moulins-Beaufort. D’une plume alerte, il a rédigé une sorte de lettre ouverte au Président de la République. Le texte est incisif. Il ne manque pas d’originalité. Il mérite d’être lu.

Le titre est une citation du livre de l’Ecclésiaste : « Le matin, sème ton grain. » C’est une invitation à ne pas rester sans rien faire alors même que l’on pourrait avoir des raisons de se décourager.

Mgr de Moulins-Beaufort écrit : « L’espérance ultime des chrétiens est que tous les hommes, dans leur nombre immense et dans leur extraordinaire diversité sont appelés à vivre éternellement en communion. » Il explique que c’est cela qui donne sens à tous nos efforts « vers plus d’unité. » Il précise encore : « Tant à l’échelle de la nation qu’à l’échelle internationale, le modèle des relations entre les êtres humains ne devrait pas être le conflit ou la compétition, ni même le commerce. » Quel modèle alors ? La réponse est d’une certaine originalité : l’hospitalité.

Si Dieu est Trinité, nous ne pouvons absolument pas prendre notre parti d’un monde qui renonce à l’unité. Le chacun pour soi n’est pas seulement désastreux par ses conséquences, il est une offense à l’unité de la famille humaine, qui n’est pas un beau rêve, mais la réalité même. Plus profondément, il offense Dieu lui-même.

En contemplant et en célébrant le mystère de la Sainte Trinité, nous comprenons avec joie que la séparation et la concurrence n’ont pas été le premier mot des choses. Le Père, le Fils et l’Esprit ne sont pas trois entités séparées qui auraient choisi de faire alliance. Leur unité est aussi fondamentale que leur distinction. La conclusion est que Dieu ne laissera pas la division l’emporter pour finir.

Comme l’Ecclésiaste, nous pouvons être réalistes. Tous nos efforts ne sont pas couronnés de succès. Souvent, dans le monde, la division l’emporte. Mais, comme l’écrit Mgr de Moulins-Beaufort dans sa lettre « ce qui divise et oppose n’aura pas le dernier mot. »

Dieu n’a pas choisi d’aimer. Il est amour.

Père Jean-Loup Lacroix


« Le Matin, sème ton grain » (extraits)

Mémoire. – On entend dire qu’il faudra garder la mémoire de ce qui s’est passé. Je voudrais surtout attirer l’attention sur l’expérience inédite du temps que ces semaines nous ont permise (pages 19-20).

Les philosophes, les sociologues, les spirituels attirent l’attention sur l’accélération cons­tante du temps et rappellent la nécessité pour l’être humain de se poser, de goûter l’instant présent, au lieu de se laisser happer par le rythme frénétique de la consommation et de la production (p. 20-21).

Je suggère, sans doute en un rêve éveillé, qu’une fois par mois le dimanche soit un dimanche sans voiture, ou sans dépasser un certain périmètre, sans commerce, sans travail productif, où tous soient appelés à chercher des activités accessibles à pied ou du moins à bicyclette ou en transports en commun. Il nous faut changer de modes de vie et nous ne le faisons pas (p. 24-25).

Corps. – Beaucoup de familles ont admiré le soin qu’ont eu les équipes hospitalières de leur donner des nouvelles, de les tenir au courant de l’évolution de la maladie : il y a eu là un immense travail auquel la nation doit rendre hommage. Il prouve que demeure vivante chez les soignants la conviction que leur métier consiste moins à soutenir un corps jusqu’à ce qu’il faille y renoncer qu’à fortifier une personne qui a une famille, des amis, une histoire, des projets, une certaine compréhension d’elle-même, de sa vie et de la vie, et de la mort comme de sa mort possible.

Il est urgent que les politiques de santé incluent réellement cette conviction (p. 34-35).

Liberté. – L’État court toujours le risque de ne pas prendre les citoyens pour des personnes responsables. Les deux mois de confinement ont vérifié les sens de la responsabilité de la majorité de nos concitoyens (p. 42).

L’État doit être vigilant pour ne pas laisser entendre qu’il va assurer aux citoyens ce qu’il ne peut pas leur donner : le bonheur, la tranquillité de l’esprit et du cœur, la joie intérieure, et les citoyens doivent aussi sans cesse être conscients que l’État ne peut leur apporter ce qui est essentiel. Il appartient à chacun de nourrir son intériorité, de la purifier ou de la laisser être purifiée (p. 44-45).

Hospitalité. – La figure de l’humanité accomplie est celle de l’hospitalité mutuelle (p. 50).

L’épidémie nous a fait toucher du doigt que chacun de nous était par son comportement responsable du sort de tous les autres (p. 52).

L’État peut beaucoup, mais pour que la planète soit une maison commune pour tous où s’anticipe et se prépare le Royaume de Dieu, la seule vraie force vient de chaque être humain, de notre capacité à tous et à chacun à habiter notre corps, notre maison, et à y donner librement l’hospitalité et goûter la saveur du temps où l’éternité se donne déjà (p. 58).

 

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