“Ouvriers de la 11ème heure”

« Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » (Mt 20, 1-16)

Dans une logique de justice économique, la parabole de l’ouvrier de la 11ème heure est assez choquante : il serait juste du point de vue d’une entreprise, de payer une heure celui qui a travaillé une heure, et qui a eu une heure de rentabilité… et payer douze heures celui qui a eu douze heures de rentabilité…

Je ne pense pas que Jésus soit contre cette logique de la justice économique qui lie la rémunération au travail fourni. Saint Paul l’affirme d’ailleurs de manière explicite contre certains chrétiens de Thessalonique qui cherchent à profiter de la générosité des croyants : « celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non-plus ». (2 Th 3,10).

Mais Jésus cherche à nous faire réfléchir à une autre « économie » que celle de l’entreprise, c’est ce que les théologiens appellent « l’économie du salut ». Le mot économie, qui vient du grec (oikos (maison)-nomos (règle)), signifie la manière dont on gère sa maison et donc pour Dieu : la manière dont il gère le salut des hommes.

Certains de ceux qui écoutent Jésus sont des docteurs de la Loi et des pharisiens qui considèrent que seuls ceux qui pratiquent les commandements depuis leur enfance et de manière rigoureuse pourront être sauvés. Ils excluent du salut ceux qu’ils considèrent comme des pécheurs ou des impurs. Ils sont choqués quand Jésus laisse entendre que tous ceux qui se convertissent, y compris les pécheurs notoires (prostituées, criminels) peuvent avoir accès au salut de la même façon. Même les disciples, qui ont suivi Jésus depuis le début espèrent bien avoir une place privilégiée dans le Royaume de Dieu.

Or Jésus veut privilégier une autre logique : la logique de la miséricorde qui accueille chacun avec son histoire pour lui donner part à la joie du salut.

Cette logique, c’est la logique de la plupart des parents vis-à-vis de leurs enfants : ils peuvent les aimer tous chacun, sans préférence, et surtout sans comptabiliser la satisfaction que les enfants leur rendent. Si un enfant a besoin de plus d’attention parce qu’il est malade ou bien parce qu’il a des difficultés, on lui donne plus de temps, non pas en comptabilisant le temps passé avec lui, mais spontanément parce qu’on l’aime et qu’il en a besoin.

Peut-être que certains d’entre vous ont eu la chance d’aller dans des pays où ils ont vu des travailleurs journaliers attendre, à l’ombre d’un arbuste ou d’un pont, que quelqu’un vienne les embaucher. Ils ont vu la joie de celui qui était embauché et la tristesse angoissée de celui qui n’était pas embauché et n’était pas sûr de pouvoir ramener à la maison de quoi manger.

Dans une logique de rentabilité, celui qui a travaillé dès la première heure devrait gagner plus, mais dans une logique de miséricorde, celui qui est resté sans travail, dans l’incertitude et la honte de ne pas pouvoir nourrir ses enfants, a eu une journée bien plus difficile que le premier.

C’est dans cette logique que le Christ veut nous faire comprendre le plan de Dieu pour sauver tous les hommes.

1- Personne ne mérite d’être sauvé par lui-même, que l’on soit ouvrier de la première ou de la dernière heure, et donc la première attitude à avoir c’est celle de la reconnaissance d’avoir été embauché pour participer avec Dieu au Royaume des cieux

2- Dieu veut que tous soient sauvés : il y a des personnes qui ont connu Dieu dès leur enfance, grâce à l’éducation religieuse qu’ils ont reçue ; il y a des personnes qui ont eu la chance de grandir dans une famille qui a pu subvenir à leurs besoins et leur permettre de recevoir une bonne éducation… mais il y a aussi d’autres personnes qui n’ont pas eu cette chance et que pourtant Dieu aime tout autant que les premiers et qu’il veut tout autant sauver que les premiers.

3- Dans cette parabole le maître invite l’ouvrier de la première heure à ne pas être jaloux, à ne pas chercher à comparer ce qu’il a reçu avec ce qu’ont reçu les autres arrivés plus tardivement, mais à se réjouir que tous puissent bénéficier de la miséricorde et de l’amour de Dieu. Le Christ nous invite aujourd’hui à porter ce regard de miséricorde sur les autres à vouloir qu’ils partagent pleinement, eux aussi, les dons de Dieu.

4- Le Christ nous invite à entrer dans sa logique de miséricorde intégrale. Ce que chacun vit n’est intimement connu que par Dieu, qui aime chaque personne de manière unique mais avec la même force. Le Christ nous invite donc à changer notre regard sur les autres pour leur faire crédit du meilleur de ce qu’ils ont à donner… qui ne ressemble peut-être pas à ce que nous avons nous-mêmes à donner, mais qui est à découvrir comme une source d’émerveillement.

5- De la même manière que certains parents peuvent dire après des années combien l’accompagnement d’un enfant difficile a été une source de fécondité pour la vie de la famille qui a dû se mobiliser et se souder pour cela… de la même manière le Christ nous invite à contempler en chacun ce qu’il peut nous donner de la part de Dieu et combien il peut être, mystérieusement parfois, source de notre propre salut.

P. Henri de La Hougue

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